7/31/2013

Ne conspirait pas

On pourrait aussi parler du père, dit l'Ethnologue: Joseph Kennedy. Roosevelt, comme vous le savez, en avait fait son ambassadeur à Londres. Mais en 1940, il le limogea, car ce dernier appartenait au camp dit des "appeasers", hostiles au déclenchement d'une guerre en Europe. Il pensait, à tort bien sûr, qu'une telle guerre n'engendrerait que des catastrophes. C'est ce qu'il expliquait dans ses mémorandums à Washington. Roosevelt pensait de même, mais en tirait d'autres conclusions: non pas qu'il fallait en prévenir le déclenchement mais au contraire tout faire pour le favoriser. Homme de gauche, mais d'orientation impérialiste (ce n'est pas nécessairement incompatible), disciple de l'amiral Mahan, l'un des pères fondateurs de la stratégie planétaire américaine, il voyait dans cette guerre une chance à saisir pour les Etats-Unis, dans leur course, justement, à l'hégémonie. Il limogea donc Kennedy, non sans le menacer d'anéantir sa carrière politique et celle de ses fils s'il lui prenait envie de révéler au grand jour certaines choses destinées à rester secrètes*. On ne parlera bien sûr pas ici de conspiration. Roosevelt ne conspirait pas, il se contentait de violer les lois américaines sur la neutralité, en même temps que de manœuvrer en cachette pour accélérer l'entrée en guerre des Etats-Unis. Si cela s'était su, lui-même n'aurait pas été l'abri d'une procédure de destitution.

* Dirk Bavendamm, Roosevelts Krieg 1937-45, Herbig, 1993, p. 68.


7/28/2013

Pressentiment

La notion-clé en la matière serait peut-être celle de complexe militaro-industriel, dit l'Ethnologue. Quand les grandes firmes liées à l'industrie militaire font main basse sur l'Etat, il en résulte mécaniquement que la guerre tend à devenir la seule et unique justification de l'Etat, sa raison d'être même. C'est le président Eisenhower, prédécesseur immédiat de Kennedy à la Maison Blanche, qui, le premier, parla de complexe militaro-industriel. Il le fit dans un discours très remarqué, quelques jours seulement avant la fin de son mandat. C'est certainement le discours le plus important qu'ait jamais prononcé un président américain. Evoquant l'impression qu'il lui fit à l'époque, l'historien Christopher Lash parle du "pressentiment" qui l'habitait en ces années-là "que nous, Américains, avions, d'une manière ou d'une autre, placé notre destin entre les mains d'une machine de guerre implacable qui s'avérait presque totalement indépendante de toute intervention humaine, poursuivant dans la plus totale irresponsabilité son industrie de destruction"*. Et donc, dit le Collégien? Essaye un peu de te mettre en travers, dit l'Ethnologue.

* Christopher Lash, Le seul et vrai paradis: Une histoire de l'idéologie du progrès et de ses critiques, trad. Frédéric Joly, Climats, 2002, p. 27-28.

7/27/2013

Le coeur des choses

Poursuivons, dit l'Ethnologue. Dans cette même lettre du 24 novembre 1963, Hannah Arendt évoque aussi l'assassinat du président Kennedy, assassinat survenu deux jours plus tôt. Cette tragédie lui inspire les pensées suivantes, pensées qui sont en fait celles de son mari, philosophe comme elle : "Il [son mari] pense qu'il [Kennedy] avait vraiment touché le cœur des choses, ce cœur qui maintient l'équilibre partout, en politique intérieure comme en politique extérieure, et que maintenant tout risque de s'effondrer comme un château de cartes". On retiendra surtout la référence au "cœur des choses". C'est le langage religieux. "Le cœur est essentiellement un symbole du centre (...), qu'on se place au point de vue microcosmique ou au point de vue macrocosmique", écrit René Guénon*. Kennedy n'était peut-être pas le cœur des choses, mais comme le dit très bien Arendt, il l'avait "touché", en sorte qu'on ne pouvait pas assassiner Kennedy sans qu'il n'en résultât de graves conséquences pour le monde entier. "Tout risque de s'effondrer", dit Arendt. D'une certaine manière, c'est bien ce qui s'est produit: tout s'est effondré. Quels étaient les commanditaires, dit le Collégien? Il ne faut pas céder au conspirationnisme, dit l'Ethnologue. 

* René Guénon, "Le Cœur et la Caverne", in Symboles de la science sacrée, Gallimard, 1977, p. 200.

7/25/2013

Sur le campus

On parlait ici même, il y a quelques semaines, de Hannah Arendt et de la campagne de dénigrement dont elle fut l'objet après la publication de son livre, Eichmann à Jérusalem, dit l'Ethnologue*. A Chicago, où elle enseignait, Arendt avait pour collègue Leo Strauss, futur maître à penser des néoconservateurs américains. S'en étonnera-t-on, Arendt et Leo Strauss ne s'aimaient  guère. Arendt dit dans une de ses lettres que Strauss faisait de "l'agitation contre [elle] sur le campus". Mais "il l'aurait fait de toute façon", précise-t-elle*. Il serait exagéré de dire que l'histoire du dernier demi-siècle aux Etats-Unis se résumerait en une victoire posthume de Leo Strauss sur Hannah Arendt. Les choses sont bien sûr plus compliquées. Hannah Arendt reste aujourd'hui encore très lue et admirée aux Etats-Unis. Malgré tout on peut se demander ce que penserait aujourd'hui l'auteur des Origines du totalitarisme de l'état actuel de l'Amérique, avec ses guerres à répétition, son système d'espionnage généralisé, l'hyperviolence de ses dirigeants, leur goût, effectivement, invétéré pour les conspirations, etc., elle qui mettait en garde contre le mensonge et la violence, en même temps que contre l'idée selon laquelle le pouvoir se réduirait, justement, à la violence.

* "La moindre larme", 10 mai 2013; "Etat des lieux", 12 mai 2013.
** Hannah Arendt, Lettre à Karl et Gertrud Jaspers, 24 novembre 1963.

7/18/2013

Singulier

C'est très singulier comme milieu, dit l'Etudiante. Vous vous souvenez peut-être de ce courriel que le Sceptique, en son temps, avait envoyé à la Pasteure, courriel resté sans réponse. Il l'interrogeait sur une de ses prédications. On avait, à l'époque, fait la comparaison avec la Psy. La Psy, comme vous le savez, n'est accessible au téléphone qu'une fois toutes les trois semaines, et encore: une demi-heure seulement. Ensuite elle décroche. Bref, je vous raconte. J'avais besoin d'un renseignement, et donc je leur écris: une petite lettre formelle, très polie. Je ne sais trop à qui j'ai eu affaire: au Bedeau, peut-être. Me répondre leur aurait pris 30 secondes. Aucune réponse. Au bout de six semaines je les relance: cinq lignes pour leur dire que ça se fait en principe de répondre aux lettres. Non seulement ils ne se sont pas excusés, mais ils m'ont reproché de les stresser. Absolument. Par parenthèse, ce sont les mêmes, en toute occasion, qui, la larme à l'oeil, t'expliquent que tu dois t'ouvrir aux autres, être à leur écoute, etc. Ce disque vous est connu. Tu as encore de la chance, dit l'Archiviste. Au moins ont-ils répondu à ta deuxième lettre. Moi, même pas. J'en suis maintenant à ma troisième. Devrais-je en écrire une quatrième? Il faut les comprendre, dit l'Ethnologue. Du matin au soir, ils sont en réunion*. C'est ça, aujourd'hui, leur vie. Comment voulez-vous, dans ces conditions, qu'ils trouvent encore le temps de répondre aux lettres (aux vôtres en particulier)?

* Alain Besançon, Problèmes religieux contemporains, Editions de Fallois, 2015, p. 245.

7/17/2013

L'idée de base

On n'aime pas trop aujourd'hui les théories du complot, dit l'Auditrice. On leur reproche de semer le trouble dans la population, de porter atteinte à la démocratie, etc. On stigmatise aussi la mentalité dite "conspirationniste". Il faudrait y voir une forme de paranoïa. En déplaçant ainsi le débat sur le terrain médical, on s'affranchit par là même de l'obligation, il est vrai fastidieuse, d'avoir à considérer ces théories pour elles-mêmes, pour en évaluer le contenu. On n'aime pas trop ces choses. Il faut bien voir l'idée de base, dit l'Ethnologue. L'idée de base est que nous sommes en démocratie, et qu'en démocratie tout est nécessairement transparent. Les théories du complot n'ont donc pas lieu d'être. A priori elles sont fausses. Les réfuter, on n'y pense même pas. Si nous n'étions pas en démocratie, il en irait bien sûr autrement. On irait y regarder de plus près. On ferait quelques vérifications. Mais nous sommes en démocratie.

7/08/2013

L'adapter

Il ne suffit pas de légaliser les interceptions électroniques, dit le Cuisinier. Toutes sortes d'autres choses encore devraient être légalisées. Les assassinats politiques, par exemple. On pourrait aussi parler des attentats qu'ils commettent occasionnellement, en en imputant, comme vous le savez, la responsabilité à des tiers. Cela aussi, il faudrait le légaliser. La torture, je crois, a été légalisée récemment, mais pas le trafic de drogue. Pour autant, c'est une branche importante de leurs activités, et cela depuis longtemps*. Ils s'autofinancent en partie grâce à ça. La guerre contre le terrorisme, expliqueraient-ils (j'invente, bien sûr), nous oblige à faire un certain nombre de choses qui ne nous plaisent guère, à vrai dire nous révoltent profondément (oui, tout à fait). Mais notre sécurité à tous en dépend. Merci donc de bien vouloir changer la loi pour l'adapter à la réalité. Et non seulement cela, dit l'Auditrice. Mais cette légalisation devrait être rétroactive. Vous n'y pensez pas, dit la Poire. Ce serait contraire à l'Etat de droit. C'est vrai, dit l'Auditrice. J'oubliais.

* Alfred McCoy, La Politique de l'héroïne. L'implication de la CIA dans le trafic des drogues [1972], E. du Lézard, 1999.

7/07/2013

En toute légalité

Les services secrets se sont toujours considérés comme au-dessus des lois, dit le Colonel. Et donc aussi ils ont toujours cherché à tourner la loi. Or, aujourd'hui, ils n'ont même plus à se demander comment tourner la loi, car la loi elle-même vient à leur rencontre, leur donne la possibilité de faire ce qu'ils ne pouvaient faire autrefois qu'en tournant la loi. S'ils le font donc (ce qu'ils ne pouvaient faire autrefois qu'en tournant la loi), c'est en toute légalité qu'ils le font, en accord même avec la loi. Ou alors ils changent la loi (c'est devenu chez eux une habitude). Cette évolution est particulièrement manifeste aux Etats-Unis, mais elle caractérise également l'évolution du système politique en Europe. Voyez, par exemple, ce qui se passe en France, mais aussi en Suisse*, en Allemagne, etc. Sous l'angle des rapports de force à l'intérieur de la supra-société, elle équivaut à un transfert de souveraineté de la sphère politique à celle des services secrets. C'est elle, désormais, qui est le véritable siège du pouvoir. Cette situation n'est pas exactement sans précédent: que l'on songe au rôle du KGB dans la dernière phase d'existence de l'ancien régime soviétique. Sauf que l'informatique, à cette époque-là, n'existait pas encore, dit l'Avocate.

* "A le faire", 31 juillet 2011.








7/06/2013

Signes

Si l'on oublie les absurdités propagandistes et l'idéologie, comment, personnellement, définirais-tu la démocratie, dit le Collégien? Voici ce qu'en disait, il y a une vingtaine d'années, Alexandre Zinoviev, dit l'Ethnologue: "Le mot est utilisé pour désigner une certaine somme de signes de la communalité de l'occidentisme, sélectionnés dans un but idéologique précis. (...) Parmi les signes qui lui sont attribués, je n'ai jamais rencontré les prisons, la corruption, les intrigues, la tromperie délibérée des électeurs, la violence, etc."* On pourrait aujourd'hui compléter la liste: les arrestations abusives, les prélèvements contraints d'ADN, l'espionnage généralisé, le stockage des données ainsi collectées dans les sous-sols des services secrets, leur mutualisation, sur simple demande, avec d'autres services de police**, etc. Quel rapport, dit le Collégien? Tu me demandais d'oublier l'idéologie et les absurdités propagandistes, dit l'Ethnologue. Je fais ce que tu me dis de faire.

* Alexandre Zinoviev, L'Occidentisme: Essai sur le triomphe d'une idéologie, Plon, 1996, p. 121. Zinoviev distingue entre deux types de comportement: le professionnel et le communal (ibid., pp. 29-36).
** Le Monde, 5 juillet 2011.

7/02/2013

Quelque part

Quelque part ça les arrange, dit l'Ethnologue. Je parle des dirigeants européens. Ils sont très contents qu'on croie que les Américains les espionnent. Comme ça ils passent pour indépendants à l'égard des Américains. C'est bon pour leur image. La réalité est évidemment tout autre. Il y a quelques années, on disait que la moitié au moins, sinon les trois quarts, des présidents et premiers ministres des Etats membres de l'Union européenne, et non des moindres, étaient des agents de la ... Polanski en avait même fait un film: The Ghost Writer. J'ignore ce qu'il en est en 2013. Ca va, ça vient. Le pourcentage est peut-être un peu plus bas aujourd'hui qu'autrefois. Le regretté Père Gaston Fessard avait, à une certaine époque, forgé une expression pour décrire ce genre de situation: le prince-esclave*. Les dirigeants européens feignent aujourd'hui de découvrir ce qu'ils savent, en fait, depuis toujours (sans, d'ailleurs, que ça ne les dérange en rien: pourquoi cela les dérangerait-il?). Sauf que, jusqu'ici, ils faisaient semblant de ne pas le savoir. C'est compliqué la vie. Surtout celle du prince-esclave.

* Gaston Fessard, Au temps du prince-esclave: Ecrits clandestins 1940-1945, Criterion, 1989.

7/01/2013

Un moyen simple

Il y a un moyen simple de ne pas se faire espionner*, dit le Sceptique: c'est de ne pas utiliser Internet. Quand on a quelque chose de particulier à dire à quelqu'un, soit on utilise le courrier postal, soit on se déplace soi-même pour aller voir la personne. Personnellement c'est ce que je fais: je vais voir la personne. On discute un moment (généralement en plein air), après quoi je rentre chez moi. Je vais ainsi relativement souvent aux Etats-Unis. Beaucoup croient qu'il est impossible de se passer d'Internet. Il est en réalité tout à fait possible de s'en passer. Les terroristes s'en passent, je ne vois pas pourquoi les non-terroristes ne pourraient pas eux aussi s'en passer. Ce que je pense, en fait, c'est que les gens seraient très tristes de ne pas se sentir espionnés. Ils le vivraient mal. Non seulement ils n'ont rien contre le fait que la NSA les espionnent mais ils considèrent cela comme un honneur. Cela prouve qu'on s'intéresse un peu à eux. Il n'y a que la NSA pour le faire.

* Un ex-agent de la NSA fait des révélation sur l'ampleur du système d'espionnage américain à travers le monde.