7/21/2014

Par rien

La Russie est une puissance nucléaire, dit le Double. Les Américains ne peuvent donc pas lui appliquer le même traitement que celui, terrifiant, qu'ils ont appliqué autrefois à la Serbie et à l'Irak. Le prix en serait beaucoup trop élevé. Ils risqueraient eux-mêmes de disparaître de la carte. Tu raisonnes comme si l'on était encore à l'ère de la dissuasion, dit l'Ethnologue. Or cette ère, aujourd'hui, est close. On est passé à autre chose. Les Etats-Unis ne raisonnent plus aujourd'hui en termes de dissuasion. D'une part, au début des années 2000, ils ont révisé leur doctrine stratégique pour y intégrer le principe du preemptive strike, ce qui en soi, déjà, nous fait sortir de la dissuasion, d'autre part et surtout, ils ne portent plus aujourd'hui sur la guerre nucléaire le même regard qu'autrefois. Non seulement elle ne leur fait plus peur, mais ils sont prêts désormais à en assumer le risque. Je ne dis pas que les Etats-Unis ont d'ores et déjà décidé d'entrer en guerre contre la Russie. Ce que je dis, c'est que le risque nucléaire n'est plus aujourd'hui de nature à les dissuader de le faire (en auraient-ils l'intention). Comprendrait-on autrement leur comportement actuel en Ukraine? Les Etats-Unis ne se laissent plus aujourd'hui dissuader par rien. Quand je parle ici des Etats-Unis, je parle bien entendu de l'Etat américain, plus spécifiquement encore de l'Etat profond aux Etats-Unis: ce qu'on a appelé le complexe militaro-industriel*. En fond de décor, ajouterais-je, un certain nombre de millénaristes jusqu'au-boutistes, ignorant toute espèce de limite.

* Voir "Pressentiment", 28 juillet 2013.

7/20/2014

Ce que toi

Et pendant ce temps, à l'Est, les mêmes s'activent pour faire monter la tension, dit le Collégien. Ils tiennent des discours agressifs, multiplient les provocations, massent des troupes le long de la frontière, prennent des sanctions, etc. Peut-on être plus bête. Ils ont de vrais ennemis qu'ils choisissent de ne pas combattre (un, au moins, gros comme une maison), s'en inventent, en revanche d'autres, imaginaires, qu'ils combattent avec acharnement. Ils ont perdu tout sens des réalités. Si c'est ça l'Europe… A ton point de vue, peut-être, dit l'Ethnologue. Mais au leur, non. Eux ne pensent pas l'Europe de la même manière que toi. Ce que toi tu appelles l'Europe, pour eux ne signifie rien. De même, ce que toi tu désignes comme étant l'ennemi, pour eux est l'ami, et inversement. Leurs petits chéris sont leurs petits chéris*, tu ne peux rien y changer. Ils sont ainsi faits également qu'ils ont réellement aujourd'hui besoin d'une guerre, et d'une guerre à l'Est. Toi peut-être pas, mais eux oui. On en vit aujourd'hui les préliminaires.

* Voir "Les petits chéris", 30 avril 2011.


7/19/2014

Surpasse

Autrefois, les forces armées avaient pour fonction première de protéger les frontières, dit le Cuisinier. C'était leur raison d'être même. Aujourd'hui, comme vous le savez, c'est l'inverse: leur raison d'être est  d'encourager un maximum possible de gens à les franchir, qui plus est en leur prêtant assistance. Voyez cette déclaration du chef d'état-major de la marine italienne: "Sauver des vies humaines est une obligation qui surpasse tous les devoirs du marin"*. Il dit bien: tous les devoirs. Rien que pendant les six premiers mois de cette année, les arrivées sur les côtes italiennes se sont chiffrées à 63'000. Admettons un instant que ce qui surpasse tous les devoirs du marin, c'est l'obligation de sauver les vies humaines, dit l'Etudiante. Admettons-le. Si cet homme avait réellement pour souci de sauver des vies humaines, peut-être se projetterait-il un peu dans l'avenir, je veux dire: essayerait-il d'imaginer à quoi pourrait ressembler l'Europe dans une ou deux générations: pourrait y ressembler, justement, à cause de gens comme lui. Peut-être, alors, en viendrait-il à admettre que défendre les frontières, c'est aussi une manière de sauver des vies humaines. Pourquoi dis-tu une ou deux générations, dit le Colonel? Une ou deux générations, je ne pense pas. Beaucoup moins, en réalité.

* Le Figaro, 10 juillet 2014.




7/05/2014

Sauf que là

D'ailleurs, quand tu leur dis que tu n'as pas de portable, comme tu l'auras remarqué, ils n'ont pas l'air très contents, dit le Double: pour un peu, ils te mettraient en examen. Idem quand tu leur dis que tu n'a pas de télévision, dit l'Auditrice. Sauf que là, ils ne te croient pas. Ils croient que tu mens. Bien sûr, disent-ils, que vous l'avez, la télévision. Si vous dites que vous ne l'avez pas, c'est juste pour éviter d'avoir à payer la redevance. Et donc ils débarquent. Vérifient. Bon, d'accord, vous n'avez peut-être pas de récepteur de télévision, mais, qui sait, vous pourriez éventuellement recevoir les programmes sur votre ordinateur. A nouveau ils vérifient. S'ils ne trouvent toujours rien, ils te taxent quand même, car forcément tu la regardes, la télévision. Qui ne la regarde pas? Ils ne savent pas comment, mais tu la regardes. Tu ne peux pas ne pas la regarder. Etc. Ensuite, dit le Collégien? Bien sûr tu payes, dit l'Auditrice. Il ne faut jamais résister aux autorités. Ensuite tu te rembourses, c'est relativement simple.  

7/04/2014

Particularités

Ici même, il y a quelques semaines, on relevait que s'il fallait caractériser aujourd'hui le régime occidental (non, certes, tel qu'il se pense lui-même, mais en référence à des critères objectifs), il se situerait quelque part entre l'ancienne RDA et l'Espagne franquiste, dit l'Avocate*. Cela étant, chaque pays a ses caractéristiques propres. En France, par exemple, la police peut se permettre beaucoup plus de choses qu'elle ne saurait le faire ailleurs: certaines, qui plus est, en toute légalité. Les deux seuls pays faisant plus ou moins jeu égal avec elle en ce domaine sont la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. La France a toujours été un pays policier, cela ne date pas d'hier, mais ce trait s'est encore accentué au cours de la période récente. La politisation de la justice y atteint en outre un degré sensiblement supérieur à celui qu'on observe ailleurs. Je n'ai jamais cru personnellement à l'indépendance de la justice, elle n'existe nulle part et n'a jamais existé. Mais certainement moins encore en France que dans d'autres pays comparables. Parler, comme le font certains, de "juges politiques" est presque, en l'occurrence, une tautologie. D'autres particularités encore pourraient être signalées, mais elles sont de moindre importance.

* Voir "A mi-chemin", 22 mars 2014.

7/03/2014

Portable

C.S. Lewis relève dans un de ses livres* que l'accroissement du pouvoir de l'homme sur la nature se paie automatiquement par un accroissement corrélatif du pouvoir de l'homme sur l'homme, dit l'Auteur. Autrement dit, les premiers à profiter des prétendues conquêtes de la science et de la technique sont les pouvoirs en place. On le voit par exemple avec le téléphone portable. Tout le monde ou presque est aujourd'hui équipé d'un portable: 99 % de la population, paraît-il. Les autorités peuvent ainsi suivre les utilisateurs dans tous leurs déplacements, en même temps que se tenir informées de leurs moindres faits et gestes (sans même parler de leurs pensées). Car, bien sûr, tout est enregistré. En France même, la police secrète collecte et conserve l'ensemble des communications électro-magnétiques dans le pays**. Autrement dit, tout le monde est sur écoute (comme c'est également le cas en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis). Un politicien assez connu vient d'en faire l'expérience. Il avait pourtant pris certaines précautions, celle, notamment, d'utiliser un portable à un autre nom. Mais cette précaution s'est révélée inefficace. Ce qui est surprenant ce n'est pas ce qu'on vient de rappeler, mais bien le fait que les gens n'en tirent aucune conséquence. Car personne ne pourrait dire qu'il n'est pas au courant. Les gens savent au contraire très bien à quels risques ils s'exposent en utilisant un portable. Malgré cela ils l'utilisent. C'est très surprenant.

* C.S. Lewis, L'Abolition de l'homme, Editions Raphaël, 2000.
** Voir p. ex. Le Monde, 5 juillet 2013, 21 mars 2014, 22 mars 2014, etc.