3/29/2018

Imaginez

Juste une chose, dit l'Ethnologue. Imaginez ce qui se passerait si un militaire, celui-là même ou un autre, laissait un message sur Internet pour dire, comme l'a fait un jour le président Poutine, que les ... devraient être poursuivis jusque dans les chiottes. Ou, mieux encore, passait à l'acte. En plus, en tirant la chaîne. Cela n'arrivera bien sûr jamais. Mais imaginez. Imaginez aussi les commentaires dans le Journal, à l'Emission, etc. La Russie nous pose un réel problème, dit l'Apparatchik. Il y a des limites à ne pas dépasser. On ne transige pas sur les valeurs. Nous devons nous montrer très fermes.



3/28/2018

Son arme

Cet homme jette son arme, lève les mains en l'air, très logiquement ensuite on l'égorge, après quoi l'Etat organise une cérémonie en son honneur, dit l'Ecolière. Je ne comprends pas. Qu'est ce que tu ne comprends pas, dit l'Avocate? Il a fait ce que l'Etat lui demandait de faire. Il est donc normal qu'on lui rende hommage. On lui demandait de se suicider, dit l'Ecolière? Tous les jours, si tu tends un peu l'oreille, on te dit de jeter ton arme, de lever les mains en l'air, dit l'Avocate. C'est même, aujourd'hui, devenu le discours dominant. Les bras en l'air, jette ton arme, on n'entend plus que ça: dans le Journal, à l'Emission, etc. Autrement dit, effectivement, suicide-toi. Ou des variantes : allez, dégage, ôte-toi de là, couche-toi, tais-toi, soumets-toi, etc. Si tu critiques tant soit peu ce qui précède, te voilà aussitôt mis en examen, invectivé, moqué, traîné dans la boue, etc. Donc oui: cet homme a fait ce qu'on lui demandait de faire. Il a aussi pris la place d'un otage, dit l'Apparatchik. C'est un acte de grande bravoure. Je ne parle pas de ça, dit l'Avocate. Bien sûr, c'est très courageux. Et alors? On pourrait aussi citer Soljénitsyne, dit le Visiteur: "Le christianisme est la foi des forts en esprit. Nous devons avoir le courage de voir le mal sur cette terre et de l'extirper"*. De l'extirper, pas de s'offrir soi-même en holocauste.

Le Premier cercle.







3/25/2018

Différence

Tiens, ils ont quand même fini par l'attraper, dit le Double. Quelle idée, aussi, d'aller se promener en Allemagne. Ignorait-il qui était Mme ...?  Ce qu'il y a d'intéressant, dans ce kidnapping, c'est la différence qu'il fait apparaître entre grands et petits pays, dit le Cuisinier. Dans les petits pays (Belgique, Pays-Bas, Danemark, Finlande, Suisse), tu peux encore circuler sans trop de risques. L'habeas corpus y est, dans une certaine mesure encore, une réalité. Je dis dans une certaine mesure, car même dans ces pays relativement encore favorisés on ne sait jamais trop ce qui peut arriver. Eux-mêmes, ces pays, n'échappent pas à l'évolution générale: lois antiterroristes, juridictions assujetties, atteintes aux droits individuels, etc. Mais, enfin, toute trace d'Etat de droit ne s'y est pas encore complètement effacée. Les services spéciaux s'astreignent encore à une certaine retenue. Etc. Il en va différemment des grands pays: France, Espagne Allemagne. Personnellement j'évite d'y mettre trop souvent les pieds. En fait, je ne le fais plus. C'est beaucoup trop dangereux. On n'évoque que rarement cette ligne de fracture entre grands et petits pays en Europe. Mais elle est importante, aussi importante, sinon davantage encore, que celle, souvent évoquée, entre l'Est et l'Ouest du continent. Ces deux lignes de fracture ne se recoupent pas, mais objectivement parlant, parfois, se chevauchent, et un jour ou l'autre, effectivement, pourraient se recouper.



3/23/2018

D'actualité

Tiens, lis ça, dit l'Avocate. C'est d'actualité. "Il n'y a plus à réagir aux nouvelles du jour, mais à comprendre chaque information comme une opération dans un champ hostile de stratégies à déchiffrer, opération visant justement à susciter chez tel ou tel, tel ou tel type de réaction; et à tenir cette opération pour la véritable information contenue dans l'information apparente"*. Tu penses à cette mise en examen, dit l'Ecolière? Pas particulièrement, dit l'Avocate. Mais bon, on peut en parler, si tu veux. L'information apparente, c'est que la justice fait son travail. Soit, la justice fait son travail. Voyons maintenant l'information véritable. Rappelle-toi ce que le Visiteur disait il y a quelques mois. C'était juste après l'élection présidentielle. L'ère des princes-esclaves, aujourd'hui, est close, disait-il. On est entré dans une ère nouvelle, celle de l'administration directe (Direct Rule)**. Quel rapport, dit l'Ecolière? On n'a plus besoin aujourd'hui de valises de billets, dit l'Avocate. Tu exécutes les ordres, c'est tout. C'est pour ça qu'ils l'ont mis en examen, dit l'Ecolière? Ce qu'ils attendent de toi, c'est que tu t'adaptes, dit l'Avocate. Les juges en montrent l'exemple, ils se sont adaptés. Il n'y a pas de raison pour que tu ne t'adaptes pas toi aussi. Soit tu t'adaptes, soit ils te mettent en examen. L'information véritable, elle est là.

* Comité invisible, L'insurrection qui vient, La Fabrique, 2007, p. 83.
** Voir "En marche (2)", 4 mai 2017.

3/06/2018

Tel numéro

Tiens, regarde, dit l'Ecolière. On est vraiment en 1984. Je parle de ces affiches. Question bête: dans le roman d'Orwell, 1984, les personnages ont-ils conscience de l'être, en 1984 ? Tu dis qu'on est en 1984, dit l'Avocate. En fait, on est très au-delà. Les gens en ont-ils conscience? Tu donnes toi-même la réponse. De quoi les gens ont-ils aujourd'hui encore conscience? L'Etat incite à la délation, dit l'Ecolière. Appelez tel numéro, écrivez à telle adresse, etc. On n'avait plus vu cela depuis Vichy. N'exagérons rien, dit l'Avocate. L'Etat en a toujours appelé à la délation. Autrement, comment fonctionnerait-il? Simplement, à certaines époques, il se fait plus insistant. Juste un chiffre, dit l'Ecolière. Entre 1940 et 1944, les autorités d'occupation ont reçu plus d'un million de lettres de dénonciation. Ernst Jünger en parle dans son Journal. Il dit son écoeurement. Les gens, effectivement, hommes ou femmes, aiment bien dénoncer leur prochain, dit l'Avocate. C'est un vieux réflexe. Un million, dis-tu? C'était avant le numérique. On devrait, cette fois, facilement atteindre les dix, voire les cinquante millions. En somme, si l'on te suit bien, non seulement les gens n'ont pas conscience d'être entrés dans une nouvelle ère totalitaire, mais s'ils en avaient conscience, ils approuveraient ce qui se passe, dit l'Ecolière. Tu en doutes un seul instant, dit l'Avocate?