12/27/2006

Là c'est différent

A quoi bon, dit l'Etudiante? Tu en supprimes un, immédiatement un autre le remplace. Ils sont interchangeables. C'est l'hydre aux cent têtes. Certes, dit le Philosophe. Mais tu le fais quand même. Tu le fais parce que tu dois le faire. Cela relève de l'impératif catégorique. Vous parlez de quoi au juste, dit le Policier? De choses et d'autres, dit le Philosophe. Et donc, dit l'Etudiante? Le reste, ils ne s'en préoccupent pas trop, dit le Philosophe. A vrai dire ils s'en fichent. Au besoin, même, ils participent. Ce n'est pas en vain qu'on les compare, parfois, à des pompiers-pyromanes. L'incendie même qu'ils prétendent combattre, ils s'emploient à l'attiser. Qui plus est, s'ils l'attisent, c'est par les moyens même par lesquels ils feignent de le combattre (leurs prétendues lois sur la sécurité intérieure, par exemple, dont le caractère contre-productif a souvent été relevé). Là, en revanche, c'est différent: ils sont directement concernés. Regarde un peu leurs bunkers, c'est impressionnant. Fais aussi le compte des personnels attachés à leur sécurité: c'est l'équivalent de plusieurs corps d'armée. Même Hitler et Staline n'étaient pas protégés comme ils le sont. Te faut-il aussi un descriptif de leurs réunions au sommet? Bref, on ne plaisante plus. Je ne dirais pas qu'ils en perdent le sommeil, non certes. Mais ça leur pourrit la vie. Ils tremblent. Arrête, je vais pleurer, dit l'Avocate.

12/19/2006

5 % quand même

Tout cela est vrai, dit l'Auteur. En même temps tu remarqueras qu'un certain nombre de personnes échappent au sort commun. La Bible les appelle le "petit reste". L'appartenance au petit reste, dit saint Paul, se détermine "selon le libre choix de la grâce". C'est un grand thème de sa théologie. Mais il n'est pas le seul à penser ainsi. C'était déjà aussi la pensée de Platon. Les philosophes, lit-on dans la République, sont choisis par le destin, plus exactement encore le "destin divin" (théia moira). La théia moira est l'équivalent platonicien de la grâce paulinienne. En gros quoi? 5 % de la population, pas davantage. Mais 5 % quand même. Des gens qui lisent, réfléchissent, s'intéressent aux choses qui en valent la peine, pratiquent le doute méthodique, etc. 5 % de rebelles, si tu veux. Ils se recrutent dans toutes les classes d'âge. La plupart d'entre eux adoptent un profil bas, veillent autant que possible à se fondre dans le paysage. Ils y veillent, mais ne peuvent non plus passer complètement inaperçus. C'est le cas notamment des plus jeunes, les 10-15 ans. Eux sont même tellement atypiques qu'on les repère du premier coup d'oeil. Ils ne se mêlent que rarement aux autres enfants de leur âge (qui, d'ailleurs, les tiennent en suspicion). On les reconnaît souvent au fait qu'ils portent un instrument de musique. Très souvent aussi ils se déplacent deux par deux. Leur famille leur assure une certaine protection. Leur famille, mais aussi parfois l'école. C'est ainsi qu'ils survivent. A  coup sûr, autrement, ils disparaîtraient.

12/16/2006

Une humanité à la dérive

Regarde aussi leurs têtes, dit l'Etudiante. Je parle des gens ordinaires, de ceux que tu croises tous les jours dans la rue. Beaucoup ont l'air malade, prématurément vieillis. Visiblement ils dorment mal, mangent plus mal encore. Il saute aux yeux par ailleurs qu'ils n'ont aucune activité physique. Ils sont souvent obèses, bouffis. Lorsqu'on pense à la place qu'occupe le sport dans la culture contemporaine, c'est quand même paradoxal. En fait, contrairement à ce qu'on croit volontiers, la pratique sportive est très minoritaire dans nos pays. Les citadins ne sortent, par exemple, que rarement de ville pour aller s'aérer dans la nature. Une majorité de jeunes, en particulier, n'ont pour ainsi dire jamais mis les pieds en forêt. On dirait qu'elle leur fait peur. On pourrait faire d'autres remarques encore. Un bon 25 % des gens, si tu les considères attentivement, ont des attitudes étranges, à la limite même morbides. Ils gesticulent, en viennent à parler tout seuls dans la rue, marmonnent des choses incompréhensibles, etc. Regarde aussi leur accoutrement. Aucun respect de soi, un laisser-aller complet (les femmes encore plus que les hommes, d'ailleurs). Bref, une humanité à la dérive. Comment en irait-il autrement, dit l'Ethnologue. C'est une réaction normale, naturelle. Observe un peu les plantes et les animaux. On ne peut pas transplanter les arbres et les fleurs sans prendre certaines précautions. Autrement ils dépérissent. Même chose pour les humains. Les êtres vivants exigent certains égards, on ne peut pas les traiter n'importe comment.

12/14/2006

Une autre ville

Il y a un quart de siècle encore, dit l'Auditrice, A... était une petite ville pleine de charme, accueillante et souriante. Il faisait bon y vivre et y flâner. L'activité culturelle y était intense (théâtres, librairies, maisons d'édition, etc.). Compare un peu avec aujourd'hui: des tags sur tous les murs, un marché de la drogue en constante expansion, des rues qui se vident dès la tombée de la nuit, etc. Bref, une autre ville. Moi qui habite le quartier historique, je peux te dire à combien exactement se négocie la boulette de cocaïne dans la région, car les transactions ont souvent lieu sous mes fenêtres. Je compte les billets. Les classes moyennes ont depuis longtemps quitté l'agglomération pour aller se réinstaller en périphérie, parfois même au-delà. Des nombreuses petites librairies des années 50 et 60, ils n'en subsiste plus aujourd'hui aucune. En contrepartie, les dirigeants ont favorisé l'implantation de vastes usines à décibels (bars, discothèques, etc.), drainant des populations mêlées venues de très loin à la ronde. Des rixes éclatent régulièrement au petit matin, nécessitant l'envoi d'ambulances, toutes sirènes hurlantes. Lorsque les gens se plaignent, le Guignol, scientifique de formation, en appelle à Descartes. Nos sens nous trompent, dit-il, la réalité n'est pas toujours réductible à la perception qu'on en a. Voyez, les chiffres sont à la baisse. Quant au Journal, il dit que les gens doivent apprendre à surmonter leurs émotions.

12/01/2006

Marie-Charlotte de Corday d'Amont

Regarde, dit l'Avocate, c'est intéressant comme article. Il traite de Charlotte Corday (Dominique Venner, "Enigmatique Charlotte Corday", Nouvelle Revue d'Histoire, novembre-décembre 2006, pp. 22-24). Tu vois qui est Charlotte Corday. C'est elle, le 13 juillet 1793, qui a tué Marat dans sa baignoire. Il ne s'y attendait vraiment pas. Quatre jours plus tard, le tribunal révolutionnaire l'envoyait elle-même à l'échafaud. Charlotte Corday s'appelait en réalité Marie-Charlotte de Corday d'Amont, et elle était l'arrière petite-fille de Corneille. Oui, l'auteur du Cid. Par parenthèse, tu auras remarqué que la pièce de Corneille a plus ou moins aujourd'hui disparu des programmes scolaires. C'est juste une remarque. J'en reviens maintenant à Marie-Charlotte. On croit d'habitude qu'elle était royaliste. Erreur, elle était républicaine. Elle n'était pas non plus, semble-t-il, croyante. Au prêtre de la prison qui veut la confesser avant son exécution, elle dit: "Je n'ai pas besoin de votre ministère". Impressionnant, non? Tu te souviens de cette parole d'Antigone, dans son dialogue avec Créon: "Car nullement Zeus était celui qui a proclamé ces choses à moi". A Charlotte non plus Zeus n'a rien proclamé. Elle est comme Antigone: sa décision, elle l'a prise seule, sans demander l'avis de personne: ni de Dieu, ni des hommes. Il y a quand même une différence, dit l'Etudiante. Antigone ne tue pas Créon, elle se contente de lui désobéir. Alors que Charlotte Corday, elle ... Ca te choque peut-être, dit l'Avocate?

11/25/2006

Quelle solution?

Quelle solution alors, dit le Députée? Comment en sortir? Cette question, il faut la poser au Colonel, dit le Philosophe. Il est mieux qualifié que moi pour y répondre. Tiens, ça tombe bien, le voilà justement. Mon Colonel, Mme la Députée voudrait te poser une question: quelle solution, demande-t-elle? Quelle solution à quoi, demanda le Colonel? A ce que je pense, dit la Députée. Vaste sujet, dit le Colonel. Il y a quarante ou cinquante ans, je t'aurais dit: des tas. Aujourd'hui je serais moins affirmatif. Des tas, hélàs, non, il n'y en a plus des tas. L'éventail des possibles s'est considérablement resserré. Mais si je puis me permettre, le problème est mal posé. Ce n'est pas ça le problème. Relis un peu l'Auteur. Il montre bien quel est aujourd'hui le problème. C'est très en amont qu'il se situe. Beaucoup plus haut en amont. Autant dire qu'on n'en sortira jamais, dit la Députée. Il ne faut pas dire ça, dit le Colonel. Tu es trop pessimiste. Regarde l'ex-Union soviétique. A l'époque personne n'y croyait, rigoureusement personne. Et pourtant tu connais la suite. Tu sais ce qui s'est passé. On n'a pas même eu le temps de dire ouf. Qu'en reste-t-il aujourd'hui? Je les connais bien, ces gens-là, il y a des années que je les fréquente. Tu n'imagines pas le niveau. Brejnev, à côté, c'était un génie. Au moindre coup de vent, ils se noient.

11/22/2006

En inverser les termes

Toi qui est philosophe, tu sais que la nature a horreur du vide, dit la Députée. Lorsqu'il y a un vide, automatiquement il se comble. C'est pareil ici. Etant donné que le Même ne fait plus aujourd'hui assez d'enfants, l'Autre en profite pour prendre sa place. Ca me paraît logique. Qui va à la chasse perd sa place. Ca te paraît logique, mais c'est faux, dit le Philosophe. L'Autre ne vient pas combler un vide préexistant, car, justement, il n'y a pas de vide. Cette idée-là est mythique. Un tel vide n'existe pas et n'a jamais existé. Effectivement, la population vieillit, c'est ce qu'on observe aujourd'hui. Elle vieillit parce que le Même ne fait plus assez d'enfants. Ca c'est juste. Mais il n'y a pas encore à proprement parler de vide. Où vois-tu un tel vide? Demain, peut-être, il pourrait y avoir un vide. Maintenant, non, il n'y en a pas. Par ailleurs, t'es-tu seulement demandé pourquoi le Même ne faisait plus aujourd'hui assez d'enfants? Faire des enfants, le Même ne serait pas a priori contre (toutes les enquêtes le montrent). Les femmes, en particulier, aimeraient bien avoir davantage d'enfants qu'elles n'en ont. Mais, d'une part, elles n'en ont pas toujours les moyens (la pauvreté, ça existe), et d'autre part elles s'interrogent: quel avenir pour mes enfants? Dans quel environnement? Visite un peu certaines écoles autour de chez toi: y mettrais tu tes propres enfants? Et certains quartiers: tes enfants toujours, les imagines-tu y vivre? Y vivre, et y circuler? Bref, ton schéma est valable, sauf, je dirais, qu'il faut en inverser les termes. Ce n'est pas A qui conduit à B, mais bien B à A. Ote-toi de là que je m'y mette.

11/18/2006

La vieille Europe

Tu dis que c'est un penseur profond, dit l'Etudiante. Admettons, je veux bien le croire. Mais si ce que tu dis est vrai, comment t'expliques-tu alors certaines de ses prises de position, je pense en particulier à ses déclarations sur l'Irak, en 2003? J'avais trouvé ça très incohérent, à vrai dire sans queue ni tête. Il disait qu'il fallait "y aller", quelque chose comme ça. Lui-même avait l'air très agité. Il est déçu par la vie qu'il mène, dit l'Ethnologue. Ce ne serait pas la première fois qu'un intellectuel, même brillant, par amertume, dépit, etc., se projetterait dans une patrie mythique (en l'occurrence les Etats-Unis). En outre, il nourrit une admiration aveugle pour les super-stratèges de Washington, des gens, dit-il, d'une exceptionnelle intelligence. Nous ne serions rien à côté. J'ignore s'il le pense aujourd'hui encore, mais c'est ce qu'il disait à l'époque. Il aime aussi reprendre à son compte leurs habituels couplets sur la "veille Europe": ça lui met du baume sur le coeur. A part ça, il en est resté à l'époque de la guerre froide. Il ne comprend pas que des gens qui avaient adopté autrefois des attitudes pro-américaines en viennent aujourd'hui à critiquer les Etats-Unis, à plus forte raison encore, comme je l'ai fait moi-même il y a trois ans, à manifester contre eux dans la rue. Il trouve ça incohérent. Si l'on était autrefois pour les Etats-Unis, on devrait forcément l'être aujourd'hui encore. Ou alors on aurait changé. D'aucune manière il ne lui vient à l'esprit que c'est l'époque elle-même, peut-être, qui aurait changé. En sorte que pour rester fidèle à soi-même, on serait, soi-même aussi, obligé aujourd'hui de changer.

Imperdables

J'ai peine à te suivre, dit l'Auditrice. Tu en veux à cette sorcière de s'être conduite comme elle l'a fait. Mais qu'y a-t-il là de si extraordinaire? Tu sais bien que la justice, même au plan interne, n'est qu'une branche du pouvoir. C'est une branche du pouvoir, et à ce titre elle fait ce que le pouvoir lui dit de faire. Ca n'est pas en soi une nouveauté. Sérieusement, qui croit encore à l'indépendance des juges? A l'idée, il est vrai rassurante, mais bien naïve, selon laquelle ils seraient insensibles à toute espèce de pression (y compris celles de leur propre hiérarchie)? Tu sais bien que ce n'est pas vrai. Nous connaissons tous des gens qui ont perdu des procès réputés imperdables. Imperdables, mais voilà, comme c'est bizarre, ils les ont perdus. Bizarre, vous avez dit bizarre? Comme c'est bizarre. Je suis toujours admirative devant ce que les juges réussissent à tirer d'un texte de loi, parfois même jusqu'à lui faire dire le contraire exactement de ce qu'il dit. Ca n'est pas, paraît-il, en soi très compliqué, ça s'enseigne même en première année universitaire. Mais j'admire quand même. Et que dire de leur je-m'en-fichisme, je-m'en-fichisme au quotidien, comme tu le sais, ces dossiers expédiés à la va-vite, dans le plus grand mépris du justiciable (qu'ils n'hésitent pas, par ailleurs, à envoyer en prison pour un oui ou pour un non, en particulier lorsque ledit justiciable s'avise de les mettre en cause, comme on l'a vu récemment à A...)? On en a souvent parlé ensemble. Ce n'est pas exactement comparable, dit l'Avocate. Là, ils ne se cachent même plus, ils jouent cartes sur table. Ils disent ouvertement ce qu'ils font. C'est ça la différence.

11/13/2006

Tous les droits

On pourrait en dire autant du terrorisme, dit l'Avocate. Sur ce thème, je te recommande un bon livre, celui de Jürgen Elsässer: Comment le Djihad est arrivé en Europe (Xenia, 2005). Officiellement, on le sait, les dirigeants combattent le terrorisme. Ils le combattent, certes, mais ne se font pas faute en même temps de le favoriser en sous-main, comme on l'a vu il y a une vingtaine d'années en Afghanistan, puis plus récemment dans les Balkans. Les terroristes du 11 septembre étaient pour la plupart d'ex-agents occidentaux, recrutés à l'époque de la guerre en Bosnie. Tous étaient naturellement suivis à la trace, leurs moindres faits et gestes étaient connus. Nul n'ignore par ailleurs que le jihad s'enseigne aujourd'hui ouvertement en Europe. Prêches, publications, CD-roms, sites spécialisés, rien ne manque. Bref, on nage en pleine hypocrisie. Mais ça marche. Quinze jours à peine déjà après les attentats du 11 septembre, les premiers textes anti-terroristes sortaient des tiroirs de l'administration. Evidemment ils étaient prêts depuis longtemps. On n'attendait que la première occasion. Puis en sont sortis d'autres, et d'autres encore. Le résultat? Abolition de l'habeas corpus, carte nationale d'identité biométrique, contrôle à distance, mandat d'arrêt européen, fouilles préventives généralisées, écoutes électroniques, croisements de banques de données, etc. Merci, M. Ben Laden. Au nom de la lutte contre le terrorisme, la police s'arroge aujourd'hui tous les droits. Quelques rares protestations se font parfois entendre, mais elles se perdent rapidement dans le vide, sans autre effet, le plus souvent, que de valoir à leurs auteurs d'être eux-mêmes fichés, mis sous observation.

11/09/2006

Leur but réel

Le but allégué de certaines opérations policières est une chose, leur but réel un autre, dit l'Ethnologue. On évoquait l'autre jour l'exemple du G8. Mais cet exemple n'est pas le seul. Considérons les contrôles routiers. Officiellement ces contrôles ont un but préventif: ils visent à limiter le nombre des morts sur les routes. C'est possible, je n'en sais rien. Mais on pourrait aussi dire l'inverse. Les morts sur les routes sont un bon prétexte pour accroître à l'infini le nombre des contrôles routiers. Les accroître pourquoi? Pour intimider les gens, leur montrer qu'on les a l'oeil, au bout du compte aussi les ficher, etc. En outre, ces contrôles ont une fonction d'alibi. Ils assurent une certaine visibilité à la police, alors même que certains lui reprochent de n'être jamais présente au moment où l'on aurait besoin d'elle. Enfin, last but not least, ils contribuent utilement au renflouement des caisses de l'Etat. Je te donne mon avis, dit l'Etudiante. Si les dirigeants voulaient réellement limiter le nombre des morts sur les routes, ils commenceraient par prendre un certain nombre de mesures simples, mesures, justement, qu'ils se sont toujours, jusqu'ici, refusées à prendre: l'interdiction à la vente de véhicules équipés pour rouler à des vitesses supérieures aux vitesses maximum autorisées, par exemple. Ou encore l'instauration d'un plafonnement du nombre des poids lourds autorisés à circuler sur les routes. En effet, ces véhicules ne contribuent pas peu à la dangerosité actuelle du trafic routier. Or leur nombre est en constante augmentation. Etc.

Un vrai plaisir

Si encore elle était intelligente, dit l'Avocate. Mais ce n'est même pas le cas. Lors de son entrée en fonction, en 1999, elle avait publiquement reconnu que "les Etats-Unis l'avaient auparavant mise à l'épreuve". En soi ce n'était pas une révélation. On n'avait pas attendu qu'elle le dise pour le savoir. Tout le monde le savait depuis longtemps. Cela étant, c'est gentil quand même à elle de l'avoir dit. Quelle cruche. Ces gens-là sont souvent pris à leur propre piège, dit l'Ethnologue. Comme ils n'ont rien à dire, mais ne savent pas non plus, comme d'autres, parler pour ne rien dire, nécessairement, à un moment donné, ne serait-ce que pour meubler la conversation, ils finissent par dire des choses qu'ils ne devraient pas dire. En l'occurrence, elle trahit un secret d'Etat. Pour autant, ce n'est pas parce que tu avoues quelque chose, que ce que tu avoues, nécessairement, est vrai. Assez souvent c'est le cas, mais pas toujours. Quantité de gens avouent, par exemple, des crimes qu'ils n'ont jamais commis. Elle dit qu'elle a été mise à l'épreuve, peut-être, en réalité, n'a-t-elle jamais été mise à l'épreuve. Elle invente ça pour se rendre intéressante, par pure vantardise, donc. Ou encore, on y revient, parce qu'elle n'a rien d'autre à dire. Va savoir. Je saute du coq à l'âne, dit l'Ethnologue. L'autre jour, à l'Emission, ils ont invité Jacques Vergès, l'avocat parisien bien connu. Ils voulaient savoir ce qu'il pensait du procès Saddam Hussein. C'est un spécialiste des procès politiques, il a une longue expérience dans ce domaine. Jacques Vergès a donc parlé du procès Saddam Hussein, mais il ne s'est pas arrêté là. Poursuivant sur sa lancée, il s'est permis de faire un parallèle avec cet autre procès, le procès... Ca, ils ne s'y attendaient pas. Ce n'était pas prévu au programme. Tu sentais la bête prise au piège, un vrai plaisir. Ils ont tout de suite arrêté l'interview.

11/06/2006

Y mettre le prix

Tiens, dit l'Auditrice, encore une incivilité. Ils ont jeté de l'essence dans un bus avant d'y mettre le feu. Une passagère est brûlée à 60 %. On espère qu'elle s'en tirera. Ils aiment bien, apparemment, les bidons d'essence, dit l'Etudiante. Ainsi, en 2002, un agent EDF avait été brûlé vif par des dealers, alors qu'il relevait des compteurs. C'est un rapport interne de la CGT qui le révèle. Ca t'étonne, dit le Colonel? Ils font ce qu'on leur permet de faire, voilà tout. Souviens-toi de la définition que donne Spinoza du conatus: le conatus, c'est la tendance de chacun à persévérer dans son être. Autrement dit, tu vas aussi loin que tu peux aller. Aussi loin que tu peux aller, ça peut parfois vouloir dire assez loin. Tu vas de plus en plus loin, et à un moment donné, eh bien voilà, tu jettes des bidons d'essence. Avec le temps, ils ont aussi pris certaines habitudes. Je parle d'habitudes mais on pourrait tout aussi bien parler de culture. La culture, comme tu le sais, est une seconde nature. Surtout celle de l'impunité. Je ne dirais pas que la situation est aujourd'hui irrattrapable, tout est toujours rattrapable. Mais si l'on voulait la rattraper, il faudrait y mettre le prix. Plus la criminalité s'accroît, plus les moyens théoriquement nécessaires pour en venir à bout s'accroissent eux aussi. Mais ces deux lignes évolutives ne sont pas parallèles. Alors que, dans le premier cas, la progression est arithmétique, dans le second elle est géométrique. Tu peux convertir ça en nombre de morts. Non, je ne parle pas ici de la peine de mort, le problème est largement dépassé. D'autre chose encore.

11/04/2006

L'Annonciation

Paul dit que l'Eglise est le corps du Christ, dit l'Auteur. A mon avis, il faut élargir la perspective. Qu'est-ce que le corps du Christ? Ce n'est pas seulement l'Eglise, c'est le christianisme lui-même, le christianisme en tant que totalité civilisationnelle. Voilà ce qu'est le corps du Christ. Or cette totalité n'est pas une entité fixe, elle s'est au contraire progressivement construite au fil du temps. Au fil du temps, car l'incarnation elle-même s'inscrit dans la durée. C'est ce qu'illustre la parabole du semeur. "La semence, c'est la Parole de Dieu", lit-on en Luc (8, 11). La Parole se sème donc, c'est le temps des semailles. Ensuite quoi? Il faut que la Parole s'enracine, s'enracine et produise du fruit. C'est l'oeuvre même du temps, cela ne se fait pas un jour. Nombre de chrétiens, on le sait, sont hostiles à la modernité, ils y voient une machine de guerre anti-chrétienne. A mon avis ils se trompent. Ce n'est pas en vain que les historiens de la peinture insistent, comme ils le font, sur l'importance du thème de l'Annonciation dans la peinture italienne des XIVe et XVe siècles. C'est ce que fait par exemple Daniel Arasse dans son ouvrage posthume, Histoires de peintures (France Culture / Denoël, 2004, p. 71). Qu'est-ce que l'Annonciation? C'est le moment où Marie dit oui à Dieu, lui dit oui lorsque Dieu vient lui demande d'être la mère du Sauveur. Car il le lui demande. "Il faut que Marie dise oui pour que l'Incarnation puisse se faire", écrit Daniel Arasse (p. 71). Donc elle dit oui: "Je suis la servante du Seigneur. Qu'il me soit fait selon ta Parole" (Luc, 1, 38). Ta Parole... En cet instant même la Parole se fait chair. Encore une fois, on est en pleine Renaissance, à l'aurore même de la modernité. En sorte que la modernité, pourrait-on dire, est née sous le signe de l'Annonciation. Daniel Arasse ne va peut-être pas jusqu'à le dire. Mais son lecteur, lui, pourrait le dire. Car l'incarnation n'est pas seulement la venue du Christ sur terre, la venue du Christ sur terre n'est que le moment inaugural d'un long processus en lequel il faut reconnaître la transformation progressive de la réalité sous l'effet, justement, de l'incarnation. C'est peut-être ça, la modernité.

10/25/2006

L'Autre

Le Grand Inquisiteur imite en fait la modernité chrétienne, dit l'Avocate. L'imite, ou la singe, si tu préfères. Et donc, inévitablement aussi, la compromet, la compromet, même, assez gravement. Un bon exemple en est l'instrumentation actuelle du thème de l'Autre dans le discours officiel, l'Autre qu'on accueille ou qu'il faut accueillir, qu'il faut surtout comprendre en tant qu'Autre, reconnaître dans sa "différence", etc. Tu connais toutes ces choses, on en a plein les mains. A l'Emission, ça commence à 4 heures du matin pour se terminer à la même heure le lendemain. En lui-même, l'accueil de l'Autre est une valeur chrétienne (au même titre que la justice, le partage eucharistique, la tolérance, la paix, l'écoute, l'esprit d'ouverture, etc.). Mais les gens savent en même temps très bien ce que recouvre aujourd'hui cette expression stéréotypée, quelle en est la traduction historique concrète. Là encore, la vérité s'écrit en gros caractères. Et elle n'est pas belle. Rien d'étonnant dès lors si le discours sur l'Autre n'émeut plus aujourd'hui grand monde. Les gens sont fatigués de ces choses, en ont, à vrai dire, par-dessus la tête. Au mieux elles leur sont indifférentes, au pire les écoeurent. Dès qu'ils entendent certains mots, ils tournent le bouton. Comment en irait-il autrement? On ne peut pas tromper indéfiniment les gens, leur raconter n'importe quoi. Le Grand Inquisiteur fait ainsi d'une pierre deux coups: il récupère à son profit certains thèmes chrétiens, tout en contribuant efficacement à les déconsidérer. C'est peut-être ça encore le pire. Quand tu vois ce que représente aujourd'hui l'accueil de l'Autre, à quoi exactement ça correspond, tu n'as évidemment plus du tout envie de l'accueillir. Tu te refermes sur toi. Oui, effectivement, c'est ça le pire.

10/15/2006

Au-delà du bien et du mal

Il est difficile de parler du mal, dit le Métaphysicien. Serais-tu d'accord pour dire que, contrairement à "Satan", le Grand Inquisiteur fait croire à l'humanité qu'elle est au-delà du bien et du mal? C'est un thème chrétien, dit l'Auteur. Paul dit que nous sommes passés du règne de la loi à celui de la grâce. En ce sens, il se situe au-delà du bien et du mal. On pourrait en dire autant du Christ. Lui aussi est au-delà du bien et du mal. Que nous obéissions ou non à la loi, nous sommes tous pécheurs. Tous pécheurs, donc aussi, dirait-il, tous tributaire de la grâce pour échapper au péché. D'une manière générale, le Christ critique les gens assis sur leurs principes. Il en appelle à l'esprit contre la lettre, etc. Le Grand Inquisiteur reprend ce discours à son compte, mais pour en subvertir le sens. Quand il fait croire à l'humanité qu'elle est au-delà du bien et du mal, il n'en appelle pas à l'esprit contre la lettre, ce n'est pas du tout ça sa préoccupation. Sa préoccupation est tout autre: il veut se faire reconnaître le droit d'agir comme bon lui semble. Sa pensée est celle de Kirilov dans les Possédés: "Si Dieu n'existe pas, tout est permis". Bref, le Grand Inquisiteur n'est en aucune manière contre la loi, il est tout à fait pour. Mais il veut en déterminer lui-même le contenu ("fiat pro ratione voluntas").

10/10/2006

Prendre rendez-vous

Le plus simple encore est de prendre rendez-vous, dit l'Avocate. Ce sont des professionnels, en règle générale ils comprennent assez vite. L'important est de leur montrer que tu parles sérieusement, que ce ne sont pas des paroles en l'air. En d'autres termes, ils ne doivent pas douter de ta résolution. Parfois même on n'a pas besoin de prendre rendez-vous: ça se passe tout seul (dans leur tête). Le Sceptique, par exemple, n'a pas eu besoin de prendre rendez-vous. Ils le connaissaient déjà très bien, ils savaient très bien à qui ils avaient affaire, je veux dire, de quoi il était capable. De quoi savaient-ils qu'il était capable, demanda l'Auditrice? Cinq ou six ans plus tôt, il avait fait un certain nombre de choses, dit l'Avocate. Ils n'ont jamais réellement pu prouver que c'est lui qui les avait faites. Mais ils avaient de bonnes raisons de le penser. Or, à l'époque, elles leur avaient causé des problèmes. A partir de là, ils se sont dit que ce qu'on a déjà fait une première fois, on est en principe capable de le refaire une seconde, peut-être même une troisième, etc. Ils ont donc préféré le laisser tranquille. Il faut en revenir aux fondamentaux, dit le Colonel. La dissuasion ne fonctionne pas seulement du fort au fort mais du faible au fort. Ca n'a naturellement rien d'automatique. La dissuasion ne fonctionne pas à partir de rien. Même très faible, le faible doit disposer d'une certaine force, ce qu'on appelle justement la force de dissuasion. On ne doit pas non plus avoir froid aux yeux. Car, en cas d'échec de la dissuasion, le faible est rayé tout simplement de la carte. Il disparaît. Mais le fort risque de son côté de rester lourdement handicapé. Ce n'est pas un sort très agréable. Normalement, donc, je veux dire: si le fort n'est pas seulement fort mais raisonnable, la dissuasion devrait exercer son effet.

10/06/2006

La vérité

En soi, ce n'est pas un problème, dit le Sceptique. Il est relativement facile de tourner la censure. On ne te demande pas d'être un virtuose, il suffit de bien choisir tes mots. En règle générale, les gens savent assez bien lire entre les lignes. Ou encore te comprennent à demi-mot. Ils savent aussi très bien interpréter ton silence. Quand tu ne parles pas de certaines réalités, ils en viennent tout naturellement à se demander pourquoi tu n'en parles pas. Et relativement vite, ils trouvent la réponse. Prends par exemple Machiavel. Il a, certes, beaucoup écrit, mais comme l'a bien montré Leo Strauss, c'est surtout dans ses silences qu'il s'exprime. C'est là qu'il dit le plus de choses. Et donc il faut aller au-delà du texte,  voir ce qui se cache derrière le texte. L'habitude s'en acquiert assez vite. Mais laissons de côté Machiavel. Avant tout il y a l'expérience, l'expérience vécue des gens. La vérité, crois-moi bien, tout le monde la voit. Tout le monde la voit, parce qu'elle s'écrit en gros caractères, si gros même qu'il faut être réellement  aveugle pour ne pas la voir. Il est très difficile aussi d'abuser les gens. Les gens sentent en fait très bien, quand on leur parle, si ce qu'on leur dit est vrai ou faux. Ecoute un peu la Cheffe (ce n'est qu'un exemple). Rien qu'à son ton de voix, tu sais déjà qu'elle ment. Elle aurait beau suivre des cours pour apprendre à mieux mentir (elle en suit), ça transparaîtrait quand même. C'est rédhibitoire. Certains, il est vrai, avec ou sans cours, réussissent à donner le change. Mais ils sont rares. Et ça ne dure jamais très longtemps. Ils se démasquent assez vite.

10/04/2006

Compare un peu

Il faut quand même être juste, dit l'Auditrice. Souviens-toi, ils ont invité une fois Chahdortt Djavann, tu sais: l'auteur de Que pense Allah de l'Europe. Ca, tu ne peux pas le nier. Effectivement, dit l'Ethnologue, ils ont invité une fois Chahdortt Djavann. A l'époque, je le reconnais, ça m'avait moi-même surpris. Je me demandais ce qui se passait. Et alors? C'est l'exception qui confirme la règle. On pourrait aussi parler d'alibi. Quand on les accuse de ceci ou de cela, ils peuvent toujours rétorquer: c'est faux, nous invitons aussi Chahdortt Djavann. Oui, ils l'ont invitée. Une ou deux fois peut-être, je ne sais pas. Mettons trois. Compare un peu maintenant avec le nombre de fois où ils ont invité le Frère, l'Intellectuel, le Théologien, l'Enseignant, le Prédicateur, etc. Plus un nombre indéterminé de sympathisants, en bon français de compagnons de route. Là encore, comment ne pas faire la comparaison avec ce qui se passait à l'époque du communisme? D'un côté il y avait la routine, le train-train quotidien, les euphémismes à n'en plus finir, mais de temps à autre aussi, quand même, ils invitaient un mal-pensant, quelqu'un appelant un chat un chat, n'hésitant pas, le cas échéant, à citer Robert Conquest, Soljénitsyne ou Raymond Aron. Evidemment ils enrageaient, ça les faisait grimper au mur, mais ils savaient que c'était le prix à payer. Ils étaient ainsi couverts. Personne, ensuite, ne pouvait plus les accuser de rien. Ce système s'est perpétué jusqu'à la chute du mur de Berlin. Ensuite évidemment, comme il n'y avait plus d'enjeu, ça s'est arrêté. Maintenant ça repart. Ils n'ont fait que changer de disque.

10/01/2006

Cela étant...

Cela étant, les conceptions philosophiques du pape ne sont pas exactement les miennes, dit l'Auteur. Sa conception du logos, en particulier, prête à contestation. Quand Jean parle du logos, le logos auquel il se réfère ne désigne pas simplement la raison, c'est beaucoup plus que la raison. C'est Dieu s'invitant parmi les hommes, s'invitant parmi eux pour les refaçonner, les renouveler de l'intérieur. On est très loin ici de l'hellénisme. La rupture est plus manifeste encore chez Paul, car, en l'occurrence, elle est pleinement consciente d'elle-même. Ce n'est pas en vain que Paul oppose, comme il le fait, sa propre prédication ("scandale pour les Juifs, folie pour les Grecs") à ce qu'il appelle la "sagesse humaine". Une chose est la sagesse humaine (les "discours persuasifs de la sagesse", dit-il encore), autre chose la sagesse de Dieu. Or, précise-t-il, la sagesse de Dieu est "puissance de Dieu", elle est "justice, sanctification et délivrance". C'est ça la grande nouveauté. Contrairement au logos grec, le logos chrétien s'analyse comme "justice, sanctification, délivrance". C'est un instrument de transformation de la réalité. Or, en lisant le texte du pape, on se rend immédiatement compte que sa conception du logos est beaucoup plus grecque que chrétienne. Pour lui le logos s'identifie purement et simplement à la raison, à la raison et à rien d'autre. C'est la position thomiste. Avec saint Thomas, en effet, on assiste à une ré-hellénisation du logos chrétien. C'est un retour en arrière. Le pape est tout à fait dans cette ligne.

Ne pas tout mélanger

Tous défilent à la queue leu leu, dit l'Ethnologue: le Frère, l'Intellectuel, le Théologien, l'Enseignant, le Prédicateur, etc. Le Frère, en particulier, leur fait grande impression. Ils sont toujours très contents quand ils peuvent l'interviewer. Quel honneur! Une telle personnalité! Ce n'est pas lui, en tout état de cause, qu'on pourrait accuser de double langage. Ne se déclarait-il pas, il y a peu, en faveur d'un moratoire dans l'application d'une diposition particulière de la charia, celle sur la lapidation des femmes adultères? Juste un moratoire, soit. Mais c'est toujours ça. C'est même énorme comme concession. Personne ne pensait qu'il irait un jour aussi loin. On doit prendre les gens comme ils sont, ne pas se montrer trop exigeant. Tu te demandais ce qu'était l'islam modéré. Eh bien le voilà, l'islam modéré. Il est là. Un moratoire. En plus, comme tu sais, le Frère ne s'occupe pas de politique: c'est un pur spirituel, il passe sa journée entière abîmé en prières, tout seul dans sa chambre. Et le Prédicateur? Soit, il y a une dizaine d'années, il avait fait pression sur les autorités pour obtenir l'interdiction de la représentation d'une pièce de Voltaire à H... Avec succès d'ailleurs. On avait parlé à l'époque de censure, mais il ne faut pas tout mélanger. L'islam n'est pas pour la censure, il veut simplement mettre hors-la-loi ceux qui le critiquent. C'est très différent.

9/17/2006

Il le dit bien

Le pape a évidemment raison, dit l'Auteur. On ne saurait que souscrire à ce qu'il dit. Sauf qu'il est très en-dessous de la vérité. Je ne peux ici m'empêcher d'évoquer la mémoire d'Oriana Fallaci. C'est elle, la première, qui avait parlé d'islamo-fascisme. D'autres, ensuite, ont parlé de fascislamisme, de fascisme vert, etc. Les nomenklaturas européennes essayèrent en vain de faire interdire son livre. Oriana Fallaci est décédée récemment, c'était une femme courageuse. Si l'Europe doit un jour être sauvée, ce sera par des gens comme ça. J'en reviens maintenant au pape. Encore une fois, il ne dit que le minimum, en fait le minimum du minimum. Mais ce minimum-là, il le dit bien. Pour ce seul et unique discours (je ne pense pas qu'il y en aura un deuxième), il restera dans l'histoire comme un grand pape. Les phrases qu'il contient n'ont évidemment pas été prononcées au hasard. C'est remarquablement ajusté comme propos. Ce n'est pas en vain, par exemple, qu'il a choisi d'illustrer son sujet, les rapports entre raison et religion, en citant un auteur byzantin du XIVe siècle, l'Empereur Manuel Paléologue, qui régna à Constantinople quelques décennies seulement avant la conquête de la ville par les Ottomans. Le pape suggère ainsi un parallèle entre notre propre situation à nous, Européens du XXIe siècle, et celle de Byzance au XIVe siècle. En creux se lit comme un appel à la résistance. Le pape comble ainsi le vide du politique, il fait que les pouvoirs civils n'osent pas faire (alors même qu'ils sont là pour le faire). Il désigne l'ennemi.

9/13/2006

Le Métaphysicien

Le cas du Métaphysicien est intéressant, dit l'Ethnologue. C'est un penseur profond, avec à son actif une oeuvre déjà importante. Outre une douzaine d'ouvrages, il a publié un certain nombre d'articles dans des revues internationales de haut niveau. Il est souvent invité dans des colloques scientifiques, etc. Et pourtant, ici même, il se heurte à un véritable mur. A plusieurs reprises, dans le passé, il a cherché à se caser professionnellement, mais à chaque fois ils l'ont envoyé sur les roses. C'est tout juste s'ils ont seulement fait semblant d'ouvrir son dossier. Semblant, car en fait ils ne l'ouvrent même pas. Lui vit très mal cette situation, il la considère comme injuste. Injuste, effectivement, elle l'est. Mais qu'y faire? Après tout, il n'est pas le seul à connaître un tel sort. Bien d'autres que lui sont dans ce cas. Mais il a soif de reconnaissance, je veux dire: de reconnaissance sociale. C'est là son point faible. Les autres le savent, et évidemment en profitent. De temps à autre, ils l'invitent à l'Emission, histoire de faire durer le plaisir. Il prend alors un ton affecté, ton qui n'est absolument pas le sien dans la vie normale. C'est comme si quelqu'un d'autre parlait à sa place. Bref, le piège se referme. Il y a plusieurs manières de neutraliser quelqu'un, celle-là en est une, et non la moins efficace.

Le sommet

Regarde, dit l'Ethnologue, ils organisent une conférence au sommet, le sommet de la philosophie, comme ils disent. Ne ris pas, c'est tout à fait sérieux. Le thème en est: Aiguisons notre Esprit Critique. Ca aura lieu ce prochain week-end à... La participation s'annonce prestigieuse. Il y aura la Ministre, son Ex, Ixe, l'Annexe, la Poire, le Copain, le Futur Copain, le Candidat, le Génie modifié, etc. Je ne vais pas tous te les énumérer, c'est sans intérêt. Tu devras en revanche te passer du Philosophe, lui n'a pas été invité. Lui, comme tu sais, n'est qu'un amateur. Il croit savoir alors qu'il ne sait pas. On pourrait en dire autant du Métaphysicien. Comment, tu ne connais pas le Métaphysicien? Le Métaphysicien est une ancienne connaissance du Sceptique, ils se sont connus au temps de leurs études. Lorsque le Sceptique avait failli passer à la casserole, le Métaphysicien avait écrit au Journal pour prendre sa défense. Sa lettre avait paru dans le courrier des lecteurs. Evidemment ça n'est pas resté sans conséquences. Aujourd'hui encore ils s'en souviennent. L'Auteur, lui non plus, n'a pas été invité. Et pour cause, puisque, chaque fois qu'on l'invite, il parle du Grand Inquisiteur. Ca non plus ça ne pardonne pas. Non, les chefs préfèrent rester entre eux, c'est beaucoup mieux ainsi. Ils se sentent ainsi plus libres, plus libres de parler à coeur ouvert. Et de leurs petites combines, dit l'Etudiante.

9/11/2006

Vos papiers

Moins on a affaire à la police, mieux on s'en porte, dit l'Ethnologue. Mais cette règle n'est pas absolue. Dealers et voyous, par exemple, n'ont pas trop à se plaindre de la police. Avec eux, les policiers se font tout sucre tout miel, plaisantent, etc. N'est-ce pas, on est entre copains. Regarde en revanche comment s'effectuent les contrôles routiers (aujourd'hui continuels). Là, le ton change du tout au tout: vos papiers, restez assis, les mains sur le volant, etc. Ils se montrent aussi très curieux: d'où venez-vous, quel est le but de votre voyage, etc. Tu pourrais très bien les envoyer promener, ces détails ne les regardant en rien. Mais les gens préfèrent en règle générale répondre. Ils savent que s'ils ne le font pas, ils s'exposent à des ennuis, une fouille en règle du véhicule par exemple. La nuit, ils te braquent avec leur torche, comme c'est agréable. Et surtout il faut être patient, eux ont tout leur temps. Ils remplissent des documents, communiquent avec leur centrale, tournent autour de ton véhicule, etc. A la moindre remarque, ils deviennent menaçants, parlent d'outrage à agent, etc. Le train a au moins cet avantage, c'est qu'on évite de telles rencontres. Il y a longtemps, personnellement, que j'ai renoncé à la voiture.

9/01/2006

Se protéger

Il y a un paradoxe, dit l'Avocate. Je ne sais pas si tu as remarqué, mais ceux qui choisissent un métier tourné vers les autres (psys, etc.) sont en même temps, très souvent, ceux qui se protègent le plus contre les autres. Essaye un peu, par exemple, d'obtenir un rendez-vous chez un psy, ou mieux encore une psy. Une copine à moi avait une adresse, elle tombe sur un répondeur: "Bonjour, vous êtes bien à tel numéro, je ne peux malheureusement pas vous répondre en ce moment. Toutefois, vous pouvez me joindre tel jour, telle heure". C'était trois semaines plus tard. Tu as bien entendu: trois semaines! Ladite psy ne répondait en fait qu'une demi-heure par mois. Une demi-heure pour tout le monde. Le reste du temps, elle était injoignable. Moi non plus je n'aime pas trop le téléphone. Mais je ne suis pas psy. Ma vocation propre n'est pas d'écouter les autres, de leur accorder de l'attention. Il faut aussi prendre en compte les relations de pouvoir, dit l'Ethnologue. Etre psy te donne un certain pouvoir sur les gens. C'est très jouissif, le pouvoir. De l'attention, dites-vous? Et quoi d'autre encore? Je vais vous en donner, moi, de l'attention! Rappelez-moi dans six mois. C'est ça le pouvoir. Ce n'est pas propre aux psys, dit le Sceptique. Beaucoup de gens sont comme ça.

8/21/2006

Grandes manoeuvres

Je me résume, dit l'Etudiante. Une personne en tue deux autres, puis disparaît dans la nature. Soit, il fallait la rattraper, on est bien d'accord. Mais pourquoi tout ce cirque? Ces scènes de Far West? Pourquoi ces conférences de presse avec chefs en battle-dress? Ces ballets d'hélicoptères? Pour un peu on se serait cru au G8. En fin de compte, comme on pouvait le prévoir, le type a été retrouvé, une balle logée au bon endroit. Tu connais la région, dit l'Avocate. Les deux principales agglomérations en sont M..., et N..., deux plaques tournantes importantes du trafic de drogue. Les dealers y pullulent, en particulier aux abords des bâtiments scolaires. La police laisse faire. Tout récemment encore, un prof s'est fait agresser dans une école. Maintenant tu me demandes: pourquoi tout ce cirque? Si nous n'étions pas en démocratie, je te dirais qu'il s'agit d'une opération de diversion. Mais, comme tu le sais, nous sommes en démocratie.

8/20/2006

Indemnités

Tout le monde, naturellement, était au courant, dit l'Auditrice, mais personne n'osait intervenir. Les rapports dormaient au fond des tiroirs, tiroirs, eux-mêmes, qui étaient fermés à double tour. Lorsqu'un scandale éclatait, ce n'était jamais le coupable qu'on sanctionnait, mais toujours, bien évidemment, celui qui l'avait fait éclater, un contrôleur trop zélé par exemple. Et donc les grosses légumes s'en donnaient à coeur joie, elles faisaient plus ou moins ce qu'elles voulaient. Seulement voilà, les temps ont changé. Pour une fois le contrôleur ne s'est pas laissé faire, il a porté l'affaire en justice. Et là, ô miracle, la justice lui a donné raison. Absolument. Certes, il n'a pas été réintégré dans ses fonctions, il ne faut pas rêver. Mais il a quand même reçu des indemnités. Assez fortes, même. Les grosses légumes ont mis plusieurs mois à s'en remettre. Il y a mieux encore, Zède lui-même vient d'être mis sous enquête. Tu te rends compte, Zède! Et l'adjoint de Zède, Zède bis. C'est le monde à l'envers. Zède n'a toujours pas compris ce qui lui était arrivé, les autres non plus d'ailleurs. Certains se sont faits mettre en congé-maladie. D'autres, encore sous le choc, ont pris une retraite anticipée. Moi-même je m'étonne. Je cherche une explication. L'explication est simple, dit le Sceptique: les caisses, aujourd'hui, sont vides. Autrefois, en pareille situation, la solution était toute simple, on augmentait les impôts. Mais les impôts ont aujourd'hui atteint un niveau tel qu'on ne peut justement plus les augmenter (sauf peut-être pour les catégories les plus élevées de revenus, mais là tu te heurtes à d'autres difficultés). La situation des contrôleurs s'en trouve par là même confortée. Comme on a besoin d'eux, on est obligé de les ménager.

8/18/2006

Hauts salaires

Tu critiques les salaires de la nomenklatura, dit la Députée, selon toi ils seraient excessifs, tu va même jusqu'à dire indécents. Indécents, car sans le moindre rapport avec le travail fourni (et bien sûr les résultats). Sur le principe tu as peut-être raison, mais on pourrait aussi dire que de tels salaires sont nécessaires, nécessaires dans la mesure même où ils constituent le meilleur moyen encore de combattre la corruption. Quand tu gagnes royalement ta vie, tu te laisses moins aisément corrompre. Tu résistes mieux à certaines tentations, piquer dans la caisse par exemple. Personnellement, je pense exactement le contraire, dit le Philosophe. Plus, au contraire, ton salaire est élevé, plus tu risques d'y succomber, à ces tentations. Lesdites tentations croissent en proportion même de ton salaire. Car l'appétit vient en mangeant. En outre, tu poses mal le problème. Car lesdits salaires ne sont pas extérieurs au problème, ils en font eux-mêmes partie. Oui, eux-mêmes. Lesdits salaires et aussi le reste. Car, faut-il le rappeler, il y a aussi le reste, le reste et les à-côtés du reste. Rien qu'avec ces à-côtés, tu ne t'ennuies pas, crois-moi bien. Regarde Igrèke, cette brillante intelligence. Comme tu le sais, elle a pris une veste aux dernières élections. Et donc elle a perdu son poste. Qu'à cela ne tienne, elle a droit désormais à une rente à vie: combien de fois le salaire moyen, tu le sais comme moi. Tu connais aussi son âge. La vie est belle. Si ce n'est pas là piquer dans la caisse, je ne sais plus ce que les mots veulent dire.

8/11/2006

Chefs et sous-chefs

J'ai une mauvaise nouvelle, dit l'Auditrice, il s'agit d'Ixe. Ixe a des ennuis. Tu le connais un peu, je crois. Effectivement, dit le Sceptique, j'en parle même dans un de mes livres. Plus exactement encore je le cite. Il faut toujours citer ses sources. De quoi il traite, ce livre, intervint l'Etudiante? Tu sais comment sont les chefs, dit le Sceptique. Je te tiens, tu me tiens, etc. Et donc tous se tiennent mutuellement, se tiennent et se retiennent. Se couvrent aussi, si tu préfères. Les chefs font donc bloc contre les sous-chefs, les sous-chefs contre les adjoints, les adjoints contre leurs propres adjoints, etc. En gros c'est le sujet. Je traite, si tu veux, de certaines formes d'organisation économique et sociale, formes assez courantes au demeurant. Précisons-le bien, c'est de la pure théorie, je m'abstiens d'entrer dans les détails. Je ne fais pas non plus de personnalités. Les démonstrations sont d'ailleurs assez complexes. Pour Ixe, je suis vraiment désolé, j'espère que ce n'est pas trop grave. Rassure-toi, dit l'Auditrice. Le système a eu un léger raté, une petite défaillance technique. Ils vont vite réparer ça.

8/08/2006

Le Grand Inquisiteur

Quand même, dit le Lecteur, je vous trouve bien sévère. Bien sévère à l'égard du Grand Inquisiteur. Pourquoi en dire autant de mal? On en aurait bien besoin, aujourd'hui, du Grand Inquisiteur, ne croyez-vous pas? Et même, peut-être, d'un Deuxième. Que dis-je, d'un Troisième encore. Et d'un Quatrième. Au moins, avec eux, les choses ne traîneraient pas, elles seraient vite réglées. Soit, dit l'Auteur, mais qui vous dit que le Grand Inquisiteur ait tellement envie de vous aider? Vous vous faites, à mon avis, beaucoup d'illusions à son sujet. Objectivement parlant, l'évolution actuelle lui est on ne peut plus propice. A son point de vue à lui, on ne saurait en imaginer une meilleure. Elle est conforme à ses intérêts. Pourquoi donc la combattrait-il? D'ailleurs, à y regarder de près, il fait tout pour la favoriser. Vous ouvrez la bouche, vous avez l'air tout supris, mais c'est ça la réalité! Contrairement à ce que vous pensez, cher Lecteur, le Grand Inquisiteur n'est en aucune manière de votre côté mais du leur. Complètement du leur, même. Ne vous en déplaise, vous êtes une gêne pour lui. Vous lui coûtez beaucoup trop cher. Le plus tôt, donc, vous disparaîtrez, le mieux il s'en portera. Que faire alors, dit le Lecteur? Vous ne choisissez pas toujours votre ennemi, dit l'Auteur. C'est lui, assez souvent, qui vous choisit.

Suivons-le-mouvement

Je me souviens d'une de leurs émissions, dit l'Ethnologue. C'était sur le politiquement correct. Pour en parler, ils avaient invité deux spécialistes: Très-dans-la-ligne, un robespierriste de stricte obédience, et Très-dans-le-vent, qui tire à vue sur tout ce qui bouge. Très-dans-la-ligne s'est fait un nom, il y a une dizaine d'années, en dénonçant les menées suspectes d'un certain nombre d'ennemis du genre humain, des gens auxquels il reprochait de ne pas avoir embrassé avec assez de ferveur la cause du Bien dans la dernière en date des batailles cosmiques l'opposant, justement, au Mal. Jusqu'alors, il menait une vie calme, personne ne s'intéressait particulièrement à lui. Du jour au lendemain, il est devenu une vedette. L'Emission le présente comme un grand écrivain, l'avenir même de notre littérature. Et lui-même, bien sûr, le croit. Quant à Très-dans-le-vent, c'est un ex-président du Parlement, il répète à la lettre tout ce qu'il entend dire autour de lui. Je te laisse imaginer ce qu'a été le débat. Je préfère encore les débats à trois, dit le Philosophe. Tant qu'à faire, pourquoi n'ont-ils pas invité aussi Suivons-le-mouvement? C'est un esprit libre. As-tu lu son récent article dans le Journal? Il réclame des mesures.

Enchaînement causal

Le problème en lui-même est relativement simple, dit le Philosophe, on pourrait très vite le régler. Des moyens existent, tout le monde les connaît. Mais leur seule évocation soulève déjà des tempêtes. Que dis-je, le simple fait d'y penser, plus exactement encore de donner l'impression d'y penser. Rien d'étonnant dès lors à ce que les choses se dégradent, aillent de mal en pis. C'est le contraire, à vrai dire, qui surprendrait. En même temps, les gens dépriment, en viennent à voir la vie en noir. Ils dorment mal, font la queue chez leur généraliste. Regarde aussi le taux d'accroissement annuel de consommation de psychotropes. Tu veux dire quoi par là, dit l'Etudiante? Je veux dire que qui veut la fin veut les moyens, dit le Philosophe. Si l'on ne veut pas les moyens, on ne veut pas non plus la fin. Je ne dis pas qu'il faut vouloir la fin, on peut très bien ne pas la vouloir. Mais si on la veut, il faut aussi vouloir les moyens. Cela forme un tout. Qui ne veut pas les moyens n'aura jamais non plus la fin. Bref, selon toi, tout le monde est coupable, dit l'Etudiante? Coupable, non, ce n'est pas un problème de culpabilité. Clairement, en revanche, de responsabilité. Les gens sont responsables de ce qu'ils font (respectivement ne font pas). Et donc doivent en assumer les conséquences. Ils ont très exactement ce qu'ils ont voulu. Ils l'ont voulu, eh bien ils l'ont.