12/27/2006

Là c'est différent

A quoi bon, dit l'Etudiante? Tu en supprimes un, immédiatement un autre le remplace. Ils sont interchangeables. C'est l'hydre aux cent têtes. Certes, dit le Philosophe. Mais tu le fais quand même. Tu le fais parce que tu dois le faire. Cela relève de l'impératif catégorique. Vous parlez de quoi au juste, dit le Policier? De choses et d'autres, dit le Philosophe. Et donc, dit l'Etudiante? Le reste, ils ne s'en préoccupent pas trop, dit le Philosophe. A vrai dire ils s'en fichent. Au besoin, même, ils participent. Ce n'est pas en vain qu'on les compare, parfois, à des pompiers-pyromanes. L'incendie même qu'ils prétendent combattre, ils s'emploient à l'attiser. Qui plus est, s'ils l'attisent, c'est par les moyens même par lesquels ils feignent de le combattre (leurs prétendues lois sur la sécurité intérieure, par exemple, dont le caractère contre-productif a souvent été relevé). Là, en revanche, c'est différent: ils sont directement concernés. Regarde un peu leurs bunkers, c'est impressionnant. Fais aussi le compte des personnels attachés à leur sécurité: c'est l'équivalent de plusieurs corps d'armée. Même Hitler et Staline n'étaient pas protégés comme ils le sont. Te faut-il aussi un descriptif de leurs réunions au sommet? Bref, on ne plaisante plus. Je ne dirais pas qu'ils en perdent le sommeil, non certes. Mais ça leur pourrit la vie. Ils tremblent. Arrête, je vais pleurer, dit l'Avocate.

12/19/2006

5 % quand même

Tout cela est vrai, dit l'Auteur. En même temps tu remarqueras qu'un certain nombre de personnes échappent au sort commun. La Bible les appelle le "petit reste". L'appartenance au petit reste, dit saint Paul, se détermine "selon le libre choix de la grâce". C'est un grand thème de sa théologie. Mais il n'est pas le seul à penser ainsi. C'était déjà aussi la pensée de Platon. Les philosophes, lit-on dans la République, sont choisis par le destin, plus exactement encore le "destin divin" (théia moira). La théia moira est l'équivalent platonicien de la grâce paulinienne. En gros quoi? 5 % de la population, pas davantage. Mais 5 % quand même. Des gens qui lisent, réfléchissent, s'intéressent aux choses qui en valent la peine, pratiquent le doute méthodique, etc. 5 % de rebelles, si tu veux. Ils se recrutent dans toutes les classes d'âge. La plupart d'entre eux adoptent un profil bas, veillent autant que possible à se fondre dans le paysage. Ils y veillent, mais ne peuvent non plus passer complètement inaperçus. C'est le cas notamment des plus jeunes, les 10-15 ans. Eux sont même tellement atypiques qu'on les repère du premier coup d'oeil. Ils ne se mêlent que rarement aux autres enfants de leur âge (qui, d'ailleurs, les tiennent en suspicion). On les reconnaît souvent au fait qu'ils portent un instrument de musique. Très souvent aussi ils se déplacent deux par deux. Leur famille leur assure une certaine protection. Leur famille, mais aussi parfois l'école. C'est ainsi qu'ils survivent. A  coup sûr, autrement, ils disparaîtraient.

12/16/2006

Une humanité à la dérive

Regarde aussi leurs têtes, dit l'Etudiante. Je parle des gens ordinaires, de ceux que tu croises tous les jours dans la rue. Beaucoup ont l'air malade, prématurément vieillis. Visiblement ils dorment mal, mangent plus mal encore. Il saute aux yeux par ailleurs qu'ils n'ont aucune activité physique. Ils sont souvent obèses, bouffis. Lorsqu'on pense à la place qu'occupe le sport dans la culture contemporaine, c'est quand même paradoxal. En fait, contrairement à ce qu'on croit volontiers, la pratique sportive est très minoritaire dans nos pays. Les citadins ne sortent, par exemple, que rarement de ville pour aller s'aérer dans la nature. Une majorité de jeunes, en particulier, n'ont pour ainsi dire jamais mis les pieds en forêt. On dirait qu'elle leur fait peur. On pourrait faire d'autres remarques encore. Un bon 25 % des gens, si tu les considères attentivement, ont des attitudes étranges, à la limite même morbides. Ils gesticulent, en viennent à parler tout seuls dans la rue, marmonnent des choses incompréhensibles, etc. Regarde aussi leur accoutrement. Aucun respect de soi, un laisser-aller complet (les femmes encore plus que les hommes, d'ailleurs). Bref, une humanité à la dérive. Comment en irait-il autrement, dit l'Ethnologue. C'est une réaction normale, naturelle. Observe un peu les plantes et les animaux. On ne peut pas transplanter les arbres et les fleurs sans prendre certaines précautions. Autrement ils dépérissent. Même chose pour les humains. Les êtres vivants exigent certains égards, on ne peut pas les traiter n'importe comment.

12/14/2006

Une autre ville

Il y a un quart de siècle encore, dit l'Auditrice, A... était une petite ville pleine de charme, accueillante et souriante. Il faisait bon y vivre et y flâner. L'activité culturelle y était intense (théâtres, librairies, maisons d'édition, etc.). Compare un peu avec aujourd'hui: des tags sur tous les murs, un marché de la drogue en constante expansion, des rues qui se vident dès la tombée de la nuit, etc. Bref, une autre ville. Moi qui habite le quartier historique, je peux te dire à combien exactement se négocie la boulette de cocaïne dans la région, car les transactions ont souvent lieu sous mes fenêtres. Je compte les billets. Les classes moyennes ont depuis longtemps quitté l'agglomération pour aller se réinstaller en périphérie, parfois même au-delà. Des nombreuses petites librairies des années 50 et 60, ils n'en subsiste plus aujourd'hui aucune. En contrepartie, les dirigeants ont favorisé l'implantation de vastes usines à décibels (bars, discothèques, etc.), drainant des populations mêlées venues de très loin à la ronde. Des rixes éclatent régulièrement au petit matin, nécessitant l'envoi d'ambulances, toutes sirènes hurlantes. Lorsque les gens se plaignent, le Guignol, scientifique de formation, en appelle à Descartes. Nos sens nous trompent, dit-il, la réalité n'est pas toujours réductible à la perception qu'on en a. Voyez, les chiffres sont à la baisse. Quant au Journal, il dit que les gens doivent apprendre à surmonter leurs émotions.

12/01/2006

Marie-Charlotte de Corday d'Amont

Regarde, dit l'Avocate, c'est intéressant comme article. Il traite de Charlotte Corday (Dominique Venner, "Enigmatique Charlotte Corday", Nouvelle Revue d'Histoire, novembre-décembre 2006, pp. 22-24). Tu vois qui est Charlotte Corday. C'est elle, le 13 juillet 1793, qui a tué Marat dans sa baignoire. Il ne s'y attendait vraiment pas. Quatre jours plus tard, le tribunal révolutionnaire l'envoyait elle-même à l'échafaud. Charlotte Corday s'appelait en réalité Marie-Charlotte de Corday d'Amont, et elle était l'arrière petite-fille de Corneille. Oui, l'auteur du Cid. Par parenthèse, tu auras remarqué que la pièce de Corneille a plus ou moins aujourd'hui disparu des programmes scolaires. C'est juste une remarque. J'en reviens maintenant à Marie-Charlotte. On croit d'habitude qu'elle était royaliste. Erreur, elle était républicaine. Elle n'était pas non plus, semble-t-il, croyante. Au prêtre de la prison qui veut la confesser avant son exécution, elle dit: "Je n'ai pas besoin de votre ministère". Impressionnant, non? Tu te souviens de cette parole d'Antigone, dans son dialogue avec Créon: "Car nullement Zeus était celui qui a proclamé ces choses à moi". A Charlotte non plus Zeus n'a rien proclamé. Elle est comme Antigone: sa décision, elle l'a prise seule, sans demander l'avis de personne: ni de Dieu, ni des hommes. Il y a quand même une différence, dit l'Etudiante. Antigone ne tue pas Créon, elle se contente de lui désobéir. Alors que Charlotte Corday, elle ... Ca te choque peut-être, dit l'Avocate?