8/21/2006

Grandes manoeuvres

Je me résume, dit l'Etudiante. Une personne en tue deux autres, puis disparaît dans la nature. Soit, il fallait la rattraper, on est bien d'accord. Mais pourquoi tout ce cirque? Ces scènes de Far West? Pourquoi ces conférences de presse avec chefs en battle-dress? Ces ballets d'hélicoptères? Pour un peu on se serait cru au G8. En fin de compte, comme on pouvait le prévoir, le type a été retrouvé, une balle logée au bon endroit. Tu connais la région, dit l'Avocate. Les deux principales agglomérations en sont M..., et N..., deux plaques tournantes importantes du trafic de drogue. Les dealers y pullulent, en particulier aux abords des bâtiments scolaires. La police laisse faire. Tout récemment encore, un prof s'est fait agresser dans une école. Maintenant tu me demandes: pourquoi tout ce cirque? Si nous n'étions pas en démocratie, je te dirais qu'il s'agit d'une opération de diversion. Mais, comme tu le sais, nous sommes en démocratie.

8/20/2006

Indemnités

Tout le monde, naturellement, était au courant, dit l'Auditrice, mais personne n'osait intervenir. Les rapports dormaient au fond des tiroirs, tiroirs, eux-mêmes, qui étaient fermés à double tour. Lorsqu'un scandale éclatait, ce n'était jamais le coupable qu'on sanctionnait, mais toujours, bien évidemment, celui qui l'avait fait éclater, un contrôleur trop zélé par exemple. Et donc les grosses légumes s'en donnaient à coeur joie, elles faisaient plus ou moins ce qu'elles voulaient. Seulement voilà, les temps ont changé. Pour une fois le contrôleur ne s'est pas laissé faire, il a porté l'affaire en justice. Et là, ô miracle, la justice lui a donné raison. Absolument. Certes, il n'a pas été réintégré dans ses fonctions, il ne faut pas rêver. Mais il a quand même reçu des indemnités. Assez fortes, même. Les grosses légumes ont mis plusieurs mois à s'en remettre. Il y a mieux encore, Zède lui-même vient d'être mis sous enquête. Tu te rends compte, Zède! Et l'adjoint de Zède, Zède bis. C'est le monde à l'envers. Zède n'a toujours pas compris ce qui lui était arrivé, les autres non plus d'ailleurs. Certains se sont faits mettre en congé-maladie. D'autres, encore sous le choc, ont pris une retraite anticipée. Moi-même je m'étonne. Je cherche une explication. L'explication est simple, dit le Sceptique: les caisses, aujourd'hui, sont vides. Autrefois, en pareille situation, la solution était toute simple, on augmentait les impôts. Mais les impôts ont aujourd'hui atteint un niveau tel qu'on ne peut justement plus les augmenter (sauf peut-être pour les catégories les plus élevées de revenus, mais là tu te heurtes à d'autres difficultés). La situation des contrôleurs s'en trouve par là même confortée. Comme on a besoin d'eux, on est obligé de les ménager.

8/18/2006

Hauts salaires

Tu critiques les salaires de la nomenklatura, dit la Députée, selon toi ils seraient excessifs, tu va même jusqu'à dire indécents. Indécents, car sans le moindre rapport avec le travail fourni (et bien sûr les résultats). Sur le principe tu as peut-être raison, mais on pourrait aussi dire que de tels salaires sont nécessaires, nécessaires dans la mesure même où ils constituent le meilleur moyen encore de combattre la corruption. Quand tu gagnes royalement ta vie, tu te laisses moins aisément corrompre. Tu résistes mieux à certaines tentations, piquer dans la caisse par exemple. Personnellement, je pense exactement le contraire, dit le Philosophe. Plus, au contraire, ton salaire est élevé, plus tu risques d'y succomber, à ces tentations. Lesdites tentations croissent en proportion même de ton salaire. Car l'appétit vient en mangeant. En outre, tu poses mal le problème. Car lesdits salaires ne sont pas extérieurs au problème, ils en font eux-mêmes partie. Oui, eux-mêmes. Lesdits salaires et aussi le reste. Car, faut-il le rappeler, il y a aussi le reste, le reste et les à-côtés du reste. Rien qu'avec ces à-côtés, tu ne t'ennuies pas, crois-moi bien. Regarde Igrèke, cette brillante intelligence. Comme tu le sais, elle a pris une veste aux dernières élections. Et donc elle a perdu son poste. Qu'à cela ne tienne, elle a droit désormais à une rente à vie: combien de fois le salaire moyen, tu le sais comme moi. Tu connais aussi son âge. La vie est belle. Si ce n'est pas là piquer dans la caisse, je ne sais plus ce que les mots veulent dire.

8/11/2006

Chefs et sous-chefs

J'ai une mauvaise nouvelle, dit l'Auditrice, il s'agit d'Ixe. Ixe a des ennuis. Tu le connais un peu, je crois. Effectivement, dit le Sceptique, j'en parle même dans un de mes livres. Plus exactement encore je le cite. Il faut toujours citer ses sources. De quoi il traite, ce livre, intervint l'Etudiante? Tu sais comment sont les chefs, dit le Sceptique. Je te tiens, tu me tiens, etc. Et donc tous se tiennent mutuellement, se tiennent et se retiennent. Se couvrent aussi, si tu préfères. Les chefs font donc bloc contre les sous-chefs, les sous-chefs contre les adjoints, les adjoints contre leurs propres adjoints, etc. En gros c'est le sujet. Je traite, si tu veux, de certaines formes d'organisation économique et sociale, formes assez courantes au demeurant. Précisons-le bien, c'est de la pure théorie, je m'abstiens d'entrer dans les détails. Je ne fais pas non plus de personnalités. Les démonstrations sont d'ailleurs assez complexes. Pour Ixe, je suis vraiment désolé, j'espère que ce n'est pas trop grave. Rassure-toi, dit l'Auditrice. Le système a eu un léger raté, une petite défaillance technique. Ils vont vite réparer ça.

8/08/2006

Le Grand Inquisiteur

Quand même, dit le Lecteur, je vous trouve bien sévère. Bien sévère à l'égard du Grand Inquisiteur. Pourquoi en dire autant de mal? On en aurait bien besoin, aujourd'hui, du Grand Inquisiteur, ne croyez-vous pas? Et même, peut-être, d'un Deuxième. Que dis-je, d'un Troisième encore. Et d'un Quatrième. Au moins, avec eux, les choses ne traîneraient pas, elles seraient vite réglées. Soit, dit l'Auteur, mais qui vous dit que le Grand Inquisiteur ait tellement envie de vous aider? Vous vous faites, à mon avis, beaucoup d'illusions à son sujet. Objectivement parlant, l'évolution actuelle lui est on ne peut plus propice. A son point de vue à lui, on ne saurait en imaginer une meilleure. Elle est conforme à ses intérêts. Pourquoi donc la combattrait-il? D'ailleurs, à y regarder de près, il fait tout pour la favoriser. Vous ouvrez la bouche, vous avez l'air tout supris, mais c'est ça la réalité! Contrairement à ce que vous pensez, cher Lecteur, le Grand Inquisiteur n'est en aucune manière de votre côté mais du leur. Complètement du leur, même. Ne vous en déplaise, vous êtes une gêne pour lui. Vous lui coûtez beaucoup trop cher. Le plus tôt, donc, vous disparaîtrez, le mieux il s'en portera. Que faire alors, dit le Lecteur? Vous ne choisissez pas toujours votre ennemi, dit l'Auteur. C'est lui, assez souvent, qui vous choisit.

Suivons-le-mouvement

Je me souviens d'une de leurs émissions, dit l'Ethnologue. C'était sur le politiquement correct. Pour en parler, ils avaient invité deux spécialistes: Très-dans-la-ligne, un robespierriste de stricte obédience, et Très-dans-le-vent, qui tire à vue sur tout ce qui bouge. Très-dans-la-ligne s'est fait un nom, il y a une dizaine d'années, en dénonçant les menées suspectes d'un certain nombre d'ennemis du genre humain, des gens auxquels il reprochait de ne pas avoir embrassé avec assez de ferveur la cause du Bien dans la dernière en date des batailles cosmiques l'opposant, justement, au Mal. Jusqu'alors, il menait une vie calme, personne ne s'intéressait particulièrement à lui. Du jour au lendemain, il est devenu une vedette. L'Emission le présente comme un grand écrivain, l'avenir même de notre littérature. Et lui-même, bien sûr, le croit. Quant à Très-dans-le-vent, c'est un ex-président du Parlement, il répète à la lettre tout ce qu'il entend dire autour de lui. Je te laisse imaginer ce qu'a été le débat. Je préfère encore les débats à trois, dit le Philosophe. Tant qu'à faire, pourquoi n'ont-ils pas invité aussi Suivons-le-mouvement? C'est un esprit libre. As-tu lu son récent article dans le Journal? Il réclame des mesures.

Enchaînement causal

Le problème en lui-même est relativement simple, dit le Philosophe, on pourrait très vite le régler. Des moyens existent, tout le monde les connaît. Mais leur seule évocation soulève déjà des tempêtes. Que dis-je, le simple fait d'y penser, plus exactement encore de donner l'impression d'y penser. Rien d'étonnant dès lors à ce que les choses se dégradent, aillent de mal en pis. C'est le contraire, à vrai dire, qui surprendrait. En même temps, les gens dépriment, en viennent à voir la vie en noir. Ils dorment mal, font la queue chez leur généraliste. Regarde aussi le taux d'accroissement annuel de consommation de psychotropes. Tu veux dire quoi par là, dit l'Etudiante? Je veux dire que qui veut la fin veut les moyens, dit le Philosophe. Si l'on ne veut pas les moyens, on ne veut pas non plus la fin. Je ne dis pas qu'il faut vouloir la fin, on peut très bien ne pas la vouloir. Mais si on la veut, il faut aussi vouloir les moyens. Cela forme un tout. Qui ne veut pas les moyens n'aura jamais non plus la fin. Bref, selon toi, tout le monde est coupable, dit l'Etudiante? Coupable, non, ce n'est pas un problème de culpabilité. Clairement, en revanche, de responsabilité. Les gens sont responsables de ce qu'ils font (respectivement ne font pas). Et donc doivent en assumer les conséquences. Ils ont très exactement ce qu'ils ont voulu. Ils l'ont voulu, eh bien ils l'ont.