4/15/2017

Trop pénible

Tenez, dit l'Ethnologue, c'est dans Guerre et paix: "L'approche de l'ennemi ne rendit pas les Moscovites plus sérieux, bien au contraire. Il en va toujours ainsi devant l'imminence d'une catastrophe. Deux voix également fortes s'élèvent alors dans l'âme: l'une conseille sagement de se rendre compte du péril et de chercher les moyens d'y parer; l'autre, plus sagement encore, dit qu'il est trop pénible de penser au danger, que l'homme ne saurait tout prévoir ni échapper à la marche des événements, et qu'il vaut mieux écarter toute pensée fâcheuse devant le fait accompli. Dans la solitude, l'homme obéit généralement à la première de ces voix; en société, au contraire, il se soumet à la seconde. Et voilà pourquoi on ne s'était jamais tant amusé à Moscou que cette année-là"*. Tu trouves que les gens, aujourd'hui, s'amusent, dit l'Ecolière? J'interprète ta question, dit l'Ethnologue. Tu penses, avec raison, que leurs jeux sont stupides. Et donc tu penses qu'ils ne s'amusent pas. Là, tu te trompes. Ils s'amusent au contraire beaucoup. Il ne faut pas surévaluer ses contemporains.

* Tolstoï, Guerre et paix, Pléiade, p. 974.

Publié une première fois le 4 avril 2016.

4/14/2017

Irresponsable

Il n'y a plus aucune limite, dit la Poire. J'ouvre la radio, et qu'est-ce que j'entends? Que Le Monde, je dis bien Le Monde, serait un "journal de caniveau"*. C'est la directrice de campagne d'un des candidats à l'élection présidentielle** qui s'exprimait ainsi: un "journal de caniveau". Comment peut-on dire des choses pareilles? Qui plus est, dans le contexte actuel? Réagissant au quart de tour, un des journalistes présents a déclaré d'une voix forte: Madame, ce que vous dites est ir-res-pon-sable: complètement ir-res-pon-sable. C'est bien le mot qui s'impose. Chacun est libre de ses opinions. En revanche, il nous incombe à tous de faire preuve de responsabilité. Il y a, à l'évidence, des choses qu'on ne saurait s'autoriser à dire publiquement: sur les médias officiels, notamment. On ne leur fait déjà plus tellement confiance, paraît-il. Leur crédibilité est au plus bas. En rajouter encore à leur sujet serait donc irresponsable. Dans la foulée, la même irresponsable n'a pas hésité à dire que l'un des candidats en lice était le représentant de la "bulle financière". Comme si les banques et d'une manière générale le monde des affaires, les grands groupes industriels, avaient le moindre intérêt à peser sur une élection, même présidentielle, en favorisant des candidats à eux. C'est peut-être vrai, remarquez, mais là également ce ne sont pas des choses qui se disent. Pensez aux conséquences.

* France Info, 12 avril 2017, vers 20 h 30.
** Jean Lassalle.


4/02/2017

Se plaignent

J'entends souvent dire: les médias sont verrouillés, ils ne laissent rien filtrer, dit le Collégien. C'est peut-être vrai, je ne sais pas. Mais de temps à autre, quand même, certaines choses se disent. En fait, tout se dit. Par bribes et morceaux, certes, mais il est aisé, ensuite, de reconstituer le puzzle. Le cerveau humain est relativement bien outillé pour cela. La corruption. L'hyperclasse. Les princes-esclaves. Leurs mégabases de données enfouies dans des sous-sols de casernes. La justice en renfort. Les accords de libre-échange. La concurrence obligatoire. La paupérisation à marche forcée. "Apprendre à vivre avec le terrorisme". Que sais-je encore. Tout cela est public. Bon, dit le Colonel: et alors ? Les gens ne peuvent pas dire qu'ils ne savent pas, dit le Collégien. 2017 n'est pas 1789, dit le Colonel. Les gens, aujourd'hui, préfèrent ne pas prendre de risques. Ils n'ont peut-être pas tort. Soit, dit le Collégien. Mais il ne faut pas ensuite qu'ils se plaignent. Parce que, d'après toi, ils se plaignent, dit le Colonel? Un peu quand même, dit le Collégien. Très peu, dit le Colonel. Enfin, à mon avis. Ce que j'appelle se plaindre. C'est vrai que quand on se plaint, on prend déjà des risques, dit le Collégien. Ce qui compte, ce n'est pas de prendre des risques, dit le Colonel. A quoi ça sert. Ce qui compte, c'est de faire les choses. On peut très bien les faire sans prendre de risques. Et je vais te dire: on les fait beaucoup mieux.