12/31/2012

Anhistorique

Quand Marie-Charlotte* tue Marat dans sa baignoire, son geste ne doit pas s'interpréter comme un acte politique, dit l'Avocate. Je veux dire par là, elle ne cherche pas à obtenir un résultat. Elle ne se préoccupe pas non plus des conséquences. On est sur un autre registre. Lequel, dit le Collégien? C'est un acte de vengeance, dit l'Avocate. Qu'est-ce que tu fais quand un processus s'est mis en marche et que tu ne peux plus l'arrêter? Que le point de non retour est depuis longtemps dépassé? Bref, que tout est fini? Que la vie pour toi n'a plus de sens? Eh bien, tu te venges. La vengeance n'est pas un acte politique, elle excède au contraire toute espèce de politique. Elle s'inscrit dans le temps de l'histoire, mais elle-même est anhistorique. C'est le registre éthique: fais ce que dois, advienne que pourra. Sauf que rien ici n'advient, dit l'Etudiante. La vengeance n'est pas faite pour ça, dit l'Avocate.

* "Marie-Charlotte de Corday d'Armont", 23 janvier 2006.




12/21/2012

Moins tu en sais

Tu dis que les gens ont peur, dit le Double*. Or, très souvent, ils ne sont même pas au courant. Combien de gens savent, par exemple, que, du fait des agissements de l'Anguille, la banque nationale est aujourd'hui en état de faillite virtuelle? Très peu, en fait. Tu as parfois intérêt à ne pas être trop au courant, dit le Colonel. Moins tu en sais, mieux tu t'en portes. Ton espérance de vie elle-même, occasionnellement, s'en trouve allongée. La seule chose que je sais, c'est que je ne sais pas, disait Socrate. Eux disent: la seule chose que je sais, c'est que j'ai intérêt à ne pas savoir. Ou si je sais, à faire en sorte que cela ne se sache pas.

* "A leur place", 4 octobre 2012.

12/07/2012

Trois sur deux

Près d'une personne sur deux, en Occident, est ou sera touchée une fois par le cancer, dit le Cuisinier. Ce sont les chiffres de l'OMS*. Le corps humain est plus résistant qu'on ne le croit. Tu veux dire quoi par là, dit le Collégien? Regarde un peu leur alimentation, dit le Cuisinier: ce qu'ils ont dans leur assiette. Normalement, ils devraient être tous morts: morts depuis longtemps. J'enchaîne, dit l'Avocate. Un mariage sur deux, comme vous le savez, se termine aujourd'hui par un divorce. Là aussi, c'est très surprenant. Qu'est-ce qui ne serait pas surprenant, dit le Collégien? Deux sur deux, dit l'Avocate. Trois, dit l'Ethnologue: trois sur deux. Et maintenant, dit le Collégien? De nouvelles mesures sont en préparation, dit l'Avocate. Sur le partage des tâches, notamment.

* Réforme, 6 décembre 2012.









12/01/2012

Babel

C'est un de mes voisins, dit l'Auditrice. Le jour même de ses seize ans, il reçoit une lettre officielle, lettre signée de la colonelle ..., qui commande une caserne à... Cher Fabrice, dit la lettre, je t'écris pour t'informer que tu dois te rendre tel jour à tel endroit pour y subir des tests (et par voie de conséquence aussi nourrir nos innombrables banques de données, particulièrement voraces en ces temps de guerre contre le terrorisme). Surtout n'oublie pas, c'est très important. Si tu ne venais pas, voilà ce que tu risques, etc. C'est leur "journée de la défense", au cas où tu n'aurais pas compris. Maintenant, de deux choses l'une. Soit l'on considère comme normal d'envoyer des lettres de ce genre à un jeune de seize ans (pourquoi pas, pendant qu'on y est, de quatorze), et à ce moment-là on prend la peine, comme il se doit, de le vouvoyer, soit l'on considère qu'il est encore tutoyable, mais on s'abstient alors de lui envoyer de telles lettres. En plus, cette bonne femme, dit l'Etudiante: on l'imagine dans sa caserne. Tout cela est emblématique, dit l'Avocate. Confusion des âges, des sexes, c'est la tour de Babel*. Dois-je vous rappeler comment cela finit.

* "Babel, un texte sur un Etat totalitaire. [...] Peut-être à chaque génération se présente une façon nouvelle de vivre Babel" (Marie Balmary, Le sacrifice interdit, Grasset, 1986, p. 84).

11/15/2012

Racle

Le Double s'est fait intercepter l'autre jour à la frontière, dit le Cuisinier. Ils étaient cinq, tous en civil. La fouille a duré près d'une demi-heure. La ... racle ses fonds de tiroirs, dit l'Etudiante. Soit elle trouve l'argent qu'il lui faut pour acheter la paix sociale (et c'est beaucoup d'argent), soit elle va au devant de graves difficultés. Le social, en l'espèce, n'est qu'une enjolivure, dit l'Ethnologue. Qu'est-ce que tu fais quand tu as des mercenaires, et que tu n'arrives plus à les payer? C'est ça leur problème.

11/12/2012

Dans moins de vingt ans

Et pendant ce temps, de quoi cause-t-on chez les pasteur-e-s de l'église protestante en ..., dit l'Ethnologue? Du mariage homosexuel, bien sûr. Deux clans sont en présence. D'un côté la Théologienne, qui frétille déjà à l'idée de pouvoir bientôt bénir des unions entre personnes de même sexe (elle fera ainsi parler d'elle, son grand souci), de l'autre l'Autorité morale, qui pense, sans le dire, tout en le laissant entendre quand même, que les homosexuels, qu'ils soient ou non mariés, sont de toute façon promis à l'enfer. Mais quand même, il vaudrait mieux qu'ils ne se marient pas. On pense aux discussions sur le sexe des anges, juste avant la chute de Constantinople. C'est vrai qu'ils sont obsédés par le sexe, dit le Double. Les pour et les contre, là n'est pas le problème. C'est très étrange. Où est-il question de sexe dans l'Evangile? Qu'ils continuent comme ça, dit l'Avocate: dans moins de vingt ans, ils auront disparu. Compté, pesé, divisé.

11/07/2012

Pas trop

C'est pourquoi je ne crois pas trop aux chances d'une éventuelle révolte, dit l'Ethnologue. Je ne dis pas que personne ne se révoltera jamais: jamais, non. De telles révoltes sont au contraire tout à fait envisageables, probables même. Mais elles sont sans perspective. Engels, à son époque, en avait déjà fait la remarque. Ni bien sûr non plus à l'apocalypse. Beaucoup de gens, comme tu le sais, ne rêvent que de ça: de l'apocalypse. En fait, si tu y réfléchis, elle est déjà là, l'apocalypse. Nous sommes déjà dans l'apocalypse. Sauf qu'elle se distille à petites doses. A quoi donc, alors, dit le Collégien? Reprends un peu tes notes, dit l'Ethnologue.

11/04/2012

Ah bon?

Moi qui croyais que l'ETA avait déposé les armes, dit le Collégien. Justement, c'est ce qui les gêne, dit l'Ethnologue. Ils en veulent beaucoup à l'ETA d'avoir déposé les armes. Ah bon, dit le Collégien? Le monde est plus compliqué que tu ne le crois, dit l'Ethnologue. Tu as beaucoup de choses encore à apprendre. Je ne sais pas si vous avez remarqué, dit le Colonel, mais le donneur d'ordre, en l'occurrence, est un membre du ... Pardon, je me corrige. Au ..., on ne dit pas "membre", mais "invité". C'est un "invité" du ... C'est quoi le ..., dit le Collégien? La filiale française du club de ..., dit le Colonel. Venez chez moi, dit le Cuisinier. On sera plus tranquilles pour causer.



11/03/2012

Quelques heures à peine

Enfin, dernier élément de réponse, les dirigeants sont maintenant résolus à aller de l'avant, dit l'Ethnologue. On le voit à différents signes. Ainsi, cette militante indépendantiste basque, de nationalité française, que la Décéèri, la police politique française, n'a pas hésité à livrer à son homologue espagnole, qui la lui réclamait: soi-disant pour "terrorisme", en réalité pour délit d'opinion. On avait signalé sa présence aux réunions publiques de Batasuna, un parti politique interdit en Espagne (mais pas en France). Quelques heures* à peine après son arrestation, elle s'est ainsi retrouvée dans un cul de basse fosse madrilène. Elle n'a même pas eu la possibilité de déposer un recours. C'est beau, l'Etat de droit. Je te cite cet exemple, mais on pourrait en citer d'autres. Livrer ses propres ressortissants à un Etat étranger, n'est-ce pas, autrefois, ce qui fut reproché au régime de ..., dit le Collégien? Oui, mais à l'époque la Décéèri ne s'appelait pas encore comme ça, dit l'Ethnologue.

Le Monde, 3 novembre 2012.

10/29/2012

Principalement

C'est un premier élément de réponse, dit l'Ethnologue. Un autre réside dans le fait qu'on ne peut pas se battre sur deux fronts à la fois: à la fois contre le régime et contre les supplétifs du régime: voyous, délinquants, racailles, voleurs, assassins pour un regard, etc. Je ne vais pas ici développer ce point, je l'ai souvent fait déjà ici même. Comment se révolter quand, dans le même temps, on doit se protéger contre les agissements d'individus et/ou de populations hostiles, dans un contexte de guerre de tous contre tous, où n'importe quoi peut arriver à n'importe qui, n'importe où, n'importe quand ? La notion, d'origine marxiste, d'armée de réserve prend ici sa pleine signification. La raison d'être originelle de l'armée de réserve, on le sait, était de faire pression sur les salaires, de tenir les syndicats en respect, etc. Effectivement, au tout début, c'est ce qui s'est passé. Mais l'armée de réserve peut aussi servir à autre chose. Sa raison d'être, à l'heure actuelle, est principalement d'ordre politique. Elle est d'assister les autorités dans certaines tâches de maintien de l'ordre.

10/27/2012

Pourquoi

La seule vraie question, en fait, qui se pose, c'est pourquoi les gens ne se révoltent pas, dit le Double. Défiler dans la rue en conspuant Mme Merkel, ce n'est pas vraiment se révolter. Tu as une réponse? Il y en a plusieurs, dit l'Ethnologue. La première réside dans le titre même du livre de Naomi Klein: La stratégie du choc. Quand cet auteur parle de stratégie du choc, il ne s'agit pas là simplement d'une image. Les gens sont réellement aujourd'hui en état de choc, autrement dit paralysés, tétanisés. C'est l'effet même de la crise (que, bien sûr, personne n'a voulue). Le responsable d'une multinationale déclarait récemment: "Une période de crise vous autorise à tout faire, tout ce que vous ne feriez pas à d'autres moments"*. Contre une telle violence, il est très difficile de réagir.

* Le Monde, 26 octobre 2012.

10/25/2012

Sauf accident

En Grèce, entre 2008 et aujourd'hui, le niveau de vie a été divisé par deux, dit l'Auditrice*. Te rends-tu compte un peu? Disparition également de la moitié des hôpitaux publics. Quant au taux de suicide, il a doublé**. On entend souvent dire que les Grecs sont des cobayes, dit l'Ethnologue. C'est mal comprendre la situation. Les dirigeants n'ont plus besoin aujourd'hui de cobayes. A un moment donné, certes, il y a eu une phase expérimentale: le Chili de Pinochet, par exemple. Les Chiliens, à cette époque, ont effectivement joué le rôle de cobayes. Mais cette phase est depuis longtemps terminée. Les procédures sont aujourd'hui bien au point, leur efficacité n'est plus à démontrer***. C'est l'Europe elle-même, désormais, qui est en ligne de mire: l'Europe dans son ensemble. Sauf accident de parcours, l'opération actuelle devrait être menée jusqu'à son terme. C'est-à-dire, dit l'Auditrice? Schématiquement, dit l'Ethnologue: éradication des classes moyennes, liquidation de l'Etat social, alignement du niveau de vie européen sur celui des Chinois et des Vietnamiens (exception faite, bien sûr, de l'hyperclasse), etc. Je résume bien sûr.

* France Inter, 19 octobre 2012.
** Khaos, les visages humains de la crise grecque, documentaire de Ana Dumitrescu (actuellement en salle à Paris).
*** Cf. Naomi Klein, La stratégie du choc. La montée d'un capitalisme du désastre, Leméac/Actes Sud, 2008.

10/15/2012

Jusqu'ici

Bon et alors, dit le Double: que faire? Comme tu peux bien l'imaginer, tu n'es ni le seul, ni le premier à te poser la question, dit l'Ethnologue. Que veux-tu que je te réponde? Certaines choses sont faisables, d'autres, en revanche, non. Le problème est celui de la fenêtre de tir. Parfois il y en a une, parfois non. Bien sûr, ce n'est qu'une image. Les dirigeants prennent volontiers des risques, dit l'Avocate. C'est particulièrement le cas depuis quelques années. Il y a eu la crise des subprimes, Fukushima, etc. Jusqu'ici ils ont eu de la chance. Beaucoup de chance, même. Ce ne sera peut-être pas toujours le cas. Les Grecs avaient un mot pour évoquer ce genre de situations, dit l'Ethnologue: le kairos. Parfois certaines occasions se présentent. Tu me suis?












10/09/2012

Recouvre

Les gens sont aujourd'hui tellement saturés du discours officiel, ils voient tellement bien ce que cela recouvre, de quoi c'est le prétexte, on pourrait aussi dire le point d'honneur spirituel, que nombre d'entre eux, notamment parmi les jeunes, sont devenus complètement allergiques à certains mots, dit l'Ethnologue. Ouverture, par exemple, mais pas seulement: dialogue, accueil, partage, diversité, liberté, démocratie, parité, ne parlons pas même des droits de l'homme. Quand ils les entendent, automatiquement ils voient l'Apparatchik, l'Activiste, Très-dans-la ligne, l'Epouse, la Cheffe, le Politologue, le Secrétaire, la Belette, la Rapace, tous ces personnages-là et leurs équivalents ailleurs. C'est plus fort qu'eux. Il y a beaucoup de raisons d'en vouloir au régime, mais la moindre n'est certes pas le discrédit qu'il a contribué à jeter sur toutes sortes de choses très estimables, mais que pour cela même il est devenu particulièrement difficile aujourd'hui de défendre.


10/08/2012

Le premier jour

En plus, comme chacun sait, on est à la veille d'une guerre, dit le Colonel: ça aussi ça pèse. Qu'est-ce qui se passe le premier jour d'une guerre? On arrête tous les opposants. Les gens tiennent à leur santé, ils ne veulent pas finir dans un stade, ou un camp d'internement. Je figure sur la liste, dit l'Etudiante? Le jour où ça t'arrivera tu riras moins, dit le Colonel. Qui sait, c'est peut-être eux, les premiers, qu'on arrêtera, dit l'Etudiante. Si l'on parlait d'autre chose, dit le Colonel?

10/04/2012

A leur place

Quelque chose m'échappe, dit l'Etudiante. Elle a violé je ne sais combien de fois la constitution. Elle livre ses propres concitoyens à la police d'un Etat étranger. En plus, avec ce qu'elle vient de faire, elle condamne au chômage plusieurs dizaines de milliers de salariés. Et personne ne dit rien. Aucun député n'a seulement demandé sa démission. Un certain nombre de particuliers, certes, ont déposé plainte contre elle, mais les juges se sont déclarés incompétents. Que se passe-t-il? Les gens ont peur, dit le Colonel. Tout simplement peur. On peut d'ailleurs les comprendre. On se croirait dans The Ghost Writer, dit l'Etudiante: tu sais, l'avant-dernier film de Polanski. C'est drôle que tu en viennes à parler de Polanski, dit le Colonel. Il y a trois ans à peine, si tu t'en souviens, l'Anguille avait essayé de le livrer aux ... Elle y était presque parvenue, mais une campagne d'opinion, au dernier moment, l'en empêcha. Tu veux dire que..., dit l'Etudiante? Ne me fais pas dire ce que je ne dis pas, dit le Colonel.



9/21/2012

Relire

On devrait relire The Origins of Totalitarianism, l'ouvrage de Hannah Arendt, dit l'Ethnologue. Le chapitre 13 en particulier: "Ideology and Terror": la terreur comme essence du totalitarisme, l'idéologie comme principe. Ce livre reste très actuel. Bien sûr je pense à l'... Je ne sais pas pourquoi vous parlez d'idéologie, dit la Théologienne. L'... n'est pas une idéologie, mais une religion. Retenez bien ce que je dis. C'est très important. Ils adorent Dieu, qui plus est le même Dieu que nous. Quelle terreur, dit l'Activiste? L'... est une religion de paix, tout le monde le sait. C'est d'ailleurs inscrit dans la loi (la loi républicaine). Je complète donc, dit l'Ethnologue. Outre l'ouvrage dont je viens de parler, on devrait aussi relire 1984, l'ouvrage de George Orwell. Orwell décrit un Etat, bien sûr imaginaire, dont l'un des slogans (il y en a d'autres) est: "La guerre c'est la paix".





9/14/2012

Style

Il y a une quarantaine d'années, dans les années 70, trois personnes étaient attablées devant la mer à l'hôtel ..., sur l'île de ..., dit l'Auteur. L'une d'elles fit sur les Evangiles la remarque suivante: l'Evangile de Matthieu, le premier, conduit à l'..., celui de Luc à la théologie de la libération, celui de Marc à nous, celui de Jean à la Russie. Je n'étais pas moi-même présent, c'est une des deux autres personnes présentes qui, à l'époque, m'a rapporté ce propos. C'est assez bien vu, je dirais. Evidemment ça vient d'ailleurs. On pense à Berdiaeff, peut-être aussi à Chestov. La source immédiate pourrait être l'Autre Editeur. Ce serait assez dans son style: le "style slave", comme dit le Cuisinier. Je vais relire les Frères Karamazov.





9/13/2012

Star

Tiens, une revenante, dit l'Auditrice. La Cruche rempile, elle reprend du service. Hier à l'Emission, ils l'ont présentée comme une "star de la justice internationale". C'est beau, la justice internationale. D'elle, au fait, ne dit-on pas qu'elle est très proche des ..., dit l'Etudiante? Les gens disent beaucoup de choses, dit l'Auditrice. Il ne faut pas toujours les croire. Qu'en attendent-ils au juste, dit l'Etudiante? On va s'adresser au Colonel, dit l'Auditrice. Lui, peut-être, pourra te répondre. Vous m'avez demandé, dit le Colonel? Oui, dit l'Auditrice. Ma copine voudrait savoir ce que les ... attendent de la Cruche. Quel sera son cahier des charges. Ce qu'ils en attendent, dit le Colonel? D'abord qu'elle ait l'air bien cruche. Le plus cruche possible. On a besoin de gens comme ça aujourd'hui. Ensuite qu'elle les aide un peu à brouiller les cartes. C'est relativement simple comme travail, mais il faut le faire. Dans son poste précédent, elle avait donné pleine et entière satisfaction.

9/11/2012

La Perse

Un peu d'histoire, dit l'Ethnologue. Dans un de ses livres paru en 1949, Terre inhumaine, le peintre et écrivain polonais Joseph Czapski raconte le long exode, en 1942-43, des Polonais rescapés du massacre de Katyn, qui cheminèrent des mois durant du Turkestan à la Méditerranée orientale, en passant par l'Iran. Daniel Halévy, le préfacier, résume ainsi les pages que Czapski consacre à ce dernier pays: "La Terre promise, ici, c'était la Perse, Téhéran, Meched, Chiraz au loin. (...) Et la première impression que Czapski et ses compagnons en reçoivent, le premier visage qui leur soit montré par le peuple qui les reçoit, c'est celui de la charité." Halévy ajoute: "Harrassés, affamés, les voici secourus en même temps que reçus"*. Pourquoi ces citations, dit le Collégien? On parle beaucoup ces semaines-ci, comme tu le sais, de l'Iran, dit l'Ethnologue. Certains ne rêvent que d'une chose: lui appliquer le même traitement qu'à la Serbie en 1999 ou à l'Irak en 2003. Si possible le rayer de la carte, en faire une terre brûlée, etc. Ils diront ensuite qu'ils défendaient les droits de l'homme. On cite ici ce texte faute de ne pouvoir faire autre chose.
 
* Joseph Czapski, Terre inhumaine, réédition L'Age d'Homme, 1978, Préface de Daniel Halévy, p. 10.

9/10/2012

Environnement

La Poire a peut-être raison, ce sont de petites choses, dit l'Ethnologue. Faisons au moins semblant de l'admettre. En même temps elles sont symptomatiques. Elles lèvent un coin du voile. Sur quoi, dit le Collégien? Sur tout, dit l'Ethnologue. Prends par exemple le Génie modifié, cet inconditionnel de l'Autre. Tu as vu comment il parlait des Turcs? Avec quel mépris? Il a montré son vrai visage. Et le Collègue, dit le Collégien? Lui aussi, bien sûr, a montré son vrai visage, dit l'Ethnologue. Proust disait: "C'est le moins important de ses ..., celui qui était le plus isolé, avait le moins de rapports avec sa vie de ..., duquel il n'avait jamais pensé qu'on pût lui demander compte, dans lequel il n'est même peut-être pas coupable, qui le fait arrêter"*. Qu'importe. Ce qu'est ou n'est pas le Collègue, le genre de vie qu'il mène, à vrai dire je m'en moque. Ce n'est pas ça qui m'intéresse. Ce qui m'intéresse d'abord, c'est l'environnement, autrement dit le régime, la suprasociété, comment ça fonctionne, etc. L'environnement, il est vrai, n'est ce qu'il est qu'à cause des personnes qui le composent.

* Jean Santeuil, Quarto Gallimard, 2001, p. 527.












8/17/2012

Etat d'âme

Prenez l'Anguille, dit l'Ethnologue. Elle vient, comme vous le savez, de livrer aux ... les données personnelles d'un certain nombre de salariés du secteur bancaire, des gens, ses propres compatriotes, que les ... vont tout faire maintenant pour arrêter, afin de les envoyer dans un de leurs goulags. Comme acte de trahison on fait difficilement mieux. En plus elle viole le code du travail, la loi sur la protection des données, etc. Elle n'avait peut-être pas le choix, dit l'Etudiante. A quelles pressions elle était soumise, tu ne le sais pas. Arrête, je vais pleurer, dit l'Ethnologue. Tu penses qu'elle aurait pu dire non, dit l'Etudiante? Je vais te dire, dit l'Ethnologue: elle ne s'est même pas posé la question. Il y a 70 ou 80 ans, elle se la serait peut-être posée. C'était l'époque des collabos: quelles concessions faire ou ne pas faire, jusqu'où aller ou ne pas aller, etc. C'est très bien décrit dans les livres d'histoire. Le collabo est une conscience malheureuse: il préférerait ne pas faire ce qu'il fait, mais le fait quand même, car s'il ne le faisait pas, voilà ce qui se passerait, sauf qu'il n'en est pas complètement sûr, etc. Pour l'Anguille, les choses sont beaucoup plus simples. Même si elle avait la possibilité de dire non aux ..., elle leur dirait oui, car il n'entre même pas dans ses conceptions qu'on puisse leur dire non. Aux ... on dit toujours oui. Cela fait partie de son cahier des charges. Elle n'a aucun état d'âme.




8/16/2012

De fâcheux

Tirer sur la police alors même qu'elle te protège, veille en permanence à ce que rien de fâcheux ne t'arrive, bref, te chouchoute, quelle idée, dit l'Avocate. C'est là où l'on voit qu'ils sont très bêtes. Tu dirais que la police les protège, dit le Collégien? Si la police ne les protégeait pas, pour être plus précis encore n'avait pas pour fonction première (et peut-être même exclusive) de les protéger, imagines-tu un seul instant que les choses se passeraient comme elles se passent, dit l'Avocate? Sans que les autres ne réagissent (ou si peu)? En s'excusant presque d'avoir à subir ce qu'ils subissent (c'est ma faute, ma très grande faute)? Heureusement qu'elle est là, la police. Heureusement pour eux. Non seulement la police ferme les yeux sur leurs agissements même extrêmes, mais veille à ce que personne ne se mette en travers: les victimes potentielles par exemple. Merci la police. Qu'est-ce qui pourrait leur arriver de fâcheux, dit le Collégien? A ton avis, dit l'Avocate?

8/14/2012

Paradigme

On commémore en 2012 le cinquantième anniversaire de l'indépendance de l'..., dit l'Ethnologue. C'est intéressant comme épisode. D'une certaine manière, il a valeur paradigmatique. Les gouvernants français de l'époque ne se sont pas en effet contentés de larguer l'..., ils l'ont larguée avec l'ensemble de ses habitants, au nombre desquels un bon million d'Européens. Conséquence, près de 2000 Européens furent massacrés durant les mois qui précédèrent et suivirent l'accession de l'... à l'indépendance. Plusieurs dizaines de milliers de harkis également. Nombre d'entre eux, en outre, furent atrocement torturés. Les officiers et soldats français encore présents sur place laissèrent faire, car ils avaient reçu pour consigne de ne pas intervenir (sous peine de sanctions lourdes). La police française collabora activement par ailleurs avec le FLN (l'organisation indépendantiste) pour liquider les éléments anti-FLN au sein de la population européenne. En quoi cet épisode est-il paradigmatique, dit le Collégien? Tout le monde sait le soin que mettent les gouvernants européens actuels à protéger leurs propres populations, dit l'Ethnologue.




8/11/2012

Révolue

Il faut approfondir le problème, dit l'Auteur. Les églises ont autrefois été le cocon du christianisme, son enveloppe protectrice. Elles lui ont ainsi permis de croître et de se développer. Cette époque est aujourd'hui révolue. La chenille christianisme est entre-temps devenue papillon. Le christianisme vit désormais de sa vie propre, indépendante de celle des églises. Il ne faudrait pas en conclure que les églises vont forcément mourir: dans l'immédiat au moins, je pense, non. Mais ce découplage les oblige aujourd'hui à se trouver de nouvelles raisons d'être. L'église catholique, par exemple, s'est recyclée dans la défense de la famille, la "morale naturelle", etc. C'est complètement extérieur au christianisme, mais comme, justement, les églises n'ont elles-mêmes plus grand chose à voir avec le christianisme (l'épisode auquel tu te réfères le montre assez), c'est sans importance. Les protestants, je ne sais pas trop. Ou je me trompe fort, ou ils disparaîtront plus vite encore que l'église catholique. Et le christianisme lui-même, qu'est-il devenu, demanda le Collégien? Schématiquement, dit l'Auteur, l'avenir du christianisme se joue aujourd'hui principalement sur l'aptitude de la société civile à défendre et à faire respecter les principes sur lesquels, en théorie tout au moins, elle repose (autonomie individuelle, droits de la personne, laïcité, etc.). Car, pour l'essentiel, ils coïncident avec les valeurs chrétiennes.



7/27/2012

Apprentis

Les plus typés encore, dans ce registre, ce sont les gens d'église, dit l'Avocate. Si les évangélistes Marc, Luc ou Matthieu étaient encore de ce monde, on voit bien les paraboles que de telles figures leur inspireraient. Dernièrement encore, ces dignitaires n'ont rien trouvé de mieux que de critiquer une décision de la justice allemande, décision sanctionnant la circoncision rituelle. Normalement on se serait attendu à des félicitations. La circoncision rituelle est une pratique barbare et cruelle, qui plus est elle porte atteinte à l'intégrité physique de l'enfant. Qu'est-ce que tu crois. La conférence des évêques allemands a qualifié ce jugement d'"extrêmement étonnant" (Le Monde, 29 juin 2012). Quant à l'église protestante, elle s'est dite préoccupée par une telle atteinte à la "liberté religieuse". Quelle liberté? Quelle religion? Les juges civils allemands, en la circonstance, se sont montrés bien meilleurs chrétiens que ces apprentis dhimmis, prêts à tous les accomodements pour se concilier les bonnes grâces du Frère et de ses comparses. Se mettre du côté des puissants, chez eux, c'est un vieux réflexe, dit l'Ethnologue. Souviens-toi de la position des églises allemandes à l'époque ...

7/26/2012

D'apparat

Tu vois ça également dans d'autres domaines, dit l'Auteur. Prends par exemple la question de l'immigration. Ce qui les intéresse, c'est moins l'immigration elle-même et ses conséquences cataclysmiques (déficits sociaux, effondrement de l'école publique, drogue à tous les coins de rue, criminalité de masse, etc.), que les bien timides réactions que de tels phénomènes suscitent occasionnellement, réactions aussitôt stigmatisés comme immorales, voire pathologiques (alors, bien sûr, qu'elles sont non seulement naturelles, mais légitimes, et que c'est la faiblesse même de telles réactions qui, au contraire, devrait inquiéter). D'une manière générale, les gens préfèrent regarder le doigt qui montre la lune plutôt que la lune elle-même. C'est plus confortable. Tu parles de science officielle, à mon avis tu es bien en-dessous de la vérité: c'est la science en uniforme d'apparat. Avec la crise, les postes académiques se font rares, dit l'Ethnologue.

7/21/2012

N'existent pas

Quand, par exemple, on dit de telle agence de renseignement qu'elle s'autofinance en partie grâce au trafic de drogue, ou encore que ceux-là même qui ont inventé la "guerre contre le terrorisme" se révèlent être les principaux bailleurs de fonds et soutiens logistiques des réseaux ... à travers le monde, aussitôt ils entrent en transe, hurlent à la "théorie du complot", etc., dit le Cuisinier. Car, dois-je le préciser, ce qui existe, ce ne sont pas les complots, mais les théories du complot. Les complots, eux, n'existent pas. "Il est presque impossible de faire une bibliographie exhaustive des articles et des ouvrages - surtout en langue anglaise - qui, depuis une trentaine d'années, ont été consacrés à la question de la paranoïa et à la 'théorie du complot', tant ils sont nombreux", écrit ainsi Luc Boltanski*. Qui relève en outre que l'étude des théories du complot est aujourd'hui devenue une discipline universitaire à part entière. Il y a des instituts spécialisés dans ce domaine, bien sûr aussi des colloques, etc. C'est ce qu'on appelle la science officielle, dit l'Ethnologue. Il y a toujours eu une science officielle. C'est en soi d'ailleurs un objet de science: et même, comme tu le dis, à part entière. Mais sans instituts spécialisés. Il te faut travailler tout seul.

* Enigmes et complots: Une enquête à propos d'enquêtes, Gallimard, 2012, p. 273.

6/06/2012

L'après-démocratie

La caractéristique première de l'après-démocratie, c'est qu'elle n'est pas la démocratie, dit l'Auteur. C'est relativement simple à comprendre. Ensuite, comme son nom l'indique, l'après-démocratie est ce qui vient après la démocratie. Il y a donc une évolution nous menant de la démocratie à l'après-démocratie. Mais cette remarque doit encore être développée. D'une certaine manière, l'après-démocratie n'est rien d'autre que le processus même nous menant de la démocratie à l'après-démocratie. Il y a un point de départ, la démocratie, mais pas de point d'arrivée (sinon l'après-démocratie elle-même, en tant que processus nous éloignant toujours davantage de la démocratie). Il y a un avant (la démocratie), mais pas d'après. Il n'y a rien après l'après-démocratie. Certains croient qu'on est allé déjà tellement loin dans cette direction qu'il est impossible d'aller plus loin encore. On serait déjà arrivé. C'est une erreur: on peut toujours aller plus loin. On n'est en fait jamais arrivé. Parfois, il est vrai, comme aujourd'hui, le rythme s'accélère. Mais cela ne signifie pas, comme certains se l'imaginent, qu'on se rapprocherait du but. Simplement, la distance parcourue est plus grande.



5/28/2012

Pas beaucoup

De telles dérives n'ont rien d'anodin, dit l'Ethnologue. Elles sont au contraire très symptomatiques: très symptomatiques, veux-je dire, du changement d'époque que nous vivons. Nous avons souvent, ici même, parlé de l'état d'exception. La caractéristique première de l'état d'exception, c'est justement qu'il n'y a plus d'exception: l'exception est devenue la règle. Ainsi, certaines lois-caoutchouc aidant, il n'en faut pas beaucoup aujourd'hui pour être étiqueté comme "terroriste". Rien, comme d'habitude, n'étant défini, n'importe qui peut être coffré pour n'importe quoi. Voyez, tout récemment encore, l'affaire de Tarnac. C'est à la tête du client. Que dire aussi de la 17e chambre correctionnelle, cette digne héritière de certaines juridictions bien profilées du siècle précédent, on ne dira pas ici lesquelles. Pour étouffer toute espèce d'opposition, on n'a pas trouvé mieux. Mais les dirigeants en veulent davantage encore. C'est pourquoi ils se tournent maintenant vers le sexe. Un sûr instinct les guide, non pas, crois-moi bien, l'instinct sexuel. Ce sont des poissons froids, ils savent ce qu'ils font.







5/23/2012

Aucune importance

Au rythme où l'on va, il ne sera bientôt même plus possible à un homme d'adresser normalement la parole à une femme, dit l'Etudiante. Ou alors il devra, au préalable, lui en demander l'autorisation: puis-je, humblement, vous demander, Mademoiselle (pardon: Madame), l'autorisation de vous adresser, s'il vous plaît, la parole ? Elle dira oui ou non, de toute façon cela n'a aucune importance. Car si elle dit oui, elle pourra toujours ensuite prétendre qu'elle avait dit non. Et c'est elle, en définitive, qu'on croira, et non l'homme, car, comme tu le sais, en matière d'infraction sexuelle, les femmes ne mentent jamais, elles disent au contraire toujours la vérité. D'ailleurs, observera-t-on, le simple fait de demander à une femme l'autorisation de lui adresser la parole, c'est déjà la lui adresser. Or, au préalable, il aurait fallu lui en demander l'autorisation. Etc. On voit donc bien que les femmes, en matière d'infraction sexuelle, disent toujours la vérité.







5/08/2012

A peine

Un tel événement, ça se fête, dit l'Auditrice. Ils affrétèrent donc un TGV, direction la capitale. Une vingtaine de sous-chef(fe)s étaient du voyage, plus un certain nombre d'invité(e)s de marque, représentatif(ve)s des divers courants de pensée dans notre région: l'Apparatchik, l'Activiste, l'Epouse, le Secrétaire, Très-dans-la-ligne, etc. Des tas de techniciens également. A peine, vers 18 heures, les premières estimations étaient-elles tombées, qu'une discussion nourrie s'engagea. L'Apparatchik insista sur le fait que l'élection s'était jouée sur les valeurs. Il ne fallait pas vendre son âme au diable. L'Epouse, elle, mit en garde contre les dangers de l'...: une pente fatale, expliqua-t-elle. Très-dans-la-ligne, de son côté, releva qu'une ligne, une fois pour toutes, avait été fixée: on ne reviendrait jamais en arrière. Etc.

4/30/2012

Autre issue

Une autre issue est-elle pensable, dit l'Etudiante? Pensable, évidemment oui, dit le Colonel: puisque tout le monde y pense. Je veux dire, entre-t-elle dans le champ du possible, dit l'Etudiante? C'est une autre question, dit le Colonel. Tu me demandais si elle était pensable: je t'ai répondu. Entre-t-elle dans le champ du possible? On quitte ici le ciel des idées. Ce qui est pensable n'est pas nécessairement en soi possible. Ni l'inverse non plus, soit dit en passant (c'est presque plus important encore). Je n'ai pas de réponse à ta question. Qui, hormis la divinité, sait ce qui est ou non possible, je veux dire: le sait à l'avance? La mesure du possible, en fait, c'est la réalité. Une chose n'apparaît comme possible qu'après qu'elle se soit réalisée: après seulement.

4/01/2012

Divisés

Tout ce que je vois m'attriste fort, dit l'Anachorète. L'eût-on, autrefois, seulement imaginé. Mais je parle pour moi. Eux-mêmes n'ont pas l'air de trop s'en faire. "Be happy", pour reprendre le titre d'un film récent. "Happy", c'est peut-être aller trop loin. Apathiques, plutôt. Détachés. On dirait des somnambules, ils errent au bord du vide. Allez, on les pousse? Ils se frôlent sans se voir, vaquent mécaniquement à leurs occupations. On est en-deçà même de la résignation, car quand on se résigne, au moins sait-on à quoi l'on se résigne. Eux, de toute évidence, non. Ils s'adaptent, suivent le mouvement. Les psychotropes les y aident. En permanence, ils papotent sur leur portable, racontent leur vie. Ou alors s'attrapent avec leur conjoint: comme c'est intéressant. S'indignent aussi, bien sûr. Bref, je laisse les choses se faire. "Compté, pesé, divisé", comme dit l'Ecriture. Ils seront divisés, autrement dit, littéralement, coupés en petits morceaux. A l'aube, on ramassera les restes. Soit, dit le Cuisinier. Mais il faut être patient. Ce n'est pas demain la veille. Entre le début de la fin, la phase actuelle, et la phase réellement finale, la fin de la fin, il peut s'écouler encore un bout de temps.

3/28/2012

A un mois

Cette dernière précision était importante, dit le Squale. Vous avez bien fait de l'apporter. Autrement, on aurait pu mal vous comprendre, je veux dire: mal interpréter vos propos. Sans compter qu'on est à un mois de la ..., dit le Décéèriste. Un simple hasard, dit le Squale. A force, ça finira mal, dit le Décéèriste. Qui ne risque rien n'a rien, dit le Squale.

3/25/2012

Mais presque

Bref, nous sommes très professionnels, dit le Décéèriste. Pas autant, sans doute, que les Américains, mais presque. Souvenez-vous des attentats du 11 septembre. Je n'irais pas jusqu'à dire que, dans cette affaire*, celle qui nous occupe présentement, nous étions au courant de tout**. Assurément non. La situation n'est pas exactement comparable. Mais de pas mal de choses quand même. Si vous le voulez, je vous montrerai sa fiche: elle est très détaillée. Nous le suivions dans tous ses déplacements. Nous n'ignorions pas, par exemple, qu'il était allé au .... Il y était même allé deux fois. Il était aussi allé en ... Je n'invente rien. Tout cela a été dûment noté, enregistré. D'ailleurs, vous l'aurez constaté, notre enquête n'a pas traîné: en quelques heures à peine, il était "logé". On peut critiquer les lois antiterroristes, beaucoup le font. Mais admettez que cette fois au moins, elles ont prouvé leur efficacité. Beaucoup aussi disent que la lutte contre le terrorisme ne serait qu'un prétexte pour justifier l'extension illimitée du contrôle social. En fait, comme vous le voyez, il est très difficile de séparer les deux choses. Terroristes, nous le sommes tous plus ou moins: en puissance, veux-je dire.

* Un homme assassine sept personnes dans le Sud de la France.
** Cf. Jürgen Elsässer, Comment le Djihad est arrivé en Europe, Xenia, 2006 (Préface de Jean-Pierre Chevènement).

3/01/2012

Chateaubriand

Les gens devraient relire Chateaubriand, dit l'Ethnologue. Voici ce qu'il dit: "Les révolutions, qui partout ont immédiatement précédé ou suivi mes pas, se sont étendues sur la Grèce, la Syrie, l'Egypte. Un nouvel Orient va-t-il se former? qu'en sortira-t-il? Recevrons-nous le châtiment mérité d'avoir appris l'art moderne des armes à des peuples dont l'état social est fondé sur l'esclavage et la polygamie? Avons-nous porté la civilisation au dehors, ou avons-nous amené la barbarie dans l'intérieur de la chrétienté? (...) On verra peut-être revenir, au moyen des troupes disciplinées des Ibrahim futurs, les périls qui ont menacé l'Europe à l'époque de Charles-Martel, et dont plus tard nous a sauvés la généreuse Pologne" (Mémoires d'outre-tombe, L. XVIII, ch. 4). L'esclavage et la polygamie, dit Chateaubriand. Il résume bien les choses.

2/21/2012

Deux raisons

Pourquoi les Américains poussent-ils, comme ils le font, à l'... de l'Europe, dit le Collégien? Pour au moins deux raisons, dit le Colonel. Ils se doivent d'abord d'honorer leurs engagements antérieurs. Chose promise, chose due. Tu sais qu'ils sont grands consommateurs de ... Tout se paye. Ensuite, ils pensent que la meilleure manière encore de pérenniser leur domination sur le Vieux Continent est d'y entretenir des troubles. C'est l'application du principe divide ut impera. Les Américains ont acquis un grand savoir-faire dans ce domaine. Par parenthèse, les dirigeants européens appliquent le même principe, mais au plan interne. Telles sont les deux raisons principales. Mais il y en a certainement d'autres encore.

2/15/2012

Double veto

Comment interpréter ce double veto, dit l'Etudiante: celui des Russes et des Chinois? Les Américains, comme tu le sais, sont depuis longtemps acquis à l'idée d'une ... de l'Europe, dit le Colonel. C'est un des axes de leur politique, peut-être même le principal. Tu as vu l'an dernier ce qui s'est passé en Tunisie, en Egypte, enfin en Syrie. C'est une première étape. D'une manière générale, les Américains s'entendent particulièrement bien avec les milieux ... ou même djihadistes. Ils font toutes sortes de choses ensemble. Tu ne me réponds pas, dit l'Etudiante. En gros, deux coalitions se font aujourd'hui face, dit le Colonel: celle qu'on vient de voir, d'une part, les Russes et les Chinois de l'autre. En inférerait-on que les seuls, aujourd'hui encore, à défendre les libertés européennes sont les Russes et les Chinois, dit l'Etudiante? C'est le paradoxe de la situation, dit le Colonel.









2/02/2012

Etonne-toi

Prends ce type, dit l'Ethnologue. On dit qu'il n'est pas représentatif. Il l'est au contraire très: très représentatif. Et cet autre: tu connais son cursus, les écoles qu'il a fréquentées (certaines, d'ailleurs, prestigieuses). Que crois-tu qu'il ait appris là-bas: la moralité? Leur seul et unique but dans la vie, c'est l'argent. Accessoirement aussi peut-être le sexe, mais d'abord l'argent: en gagner toujours plus, "domestiquer", comme ils le disent, l'impôt, etc. Etonne-toi ensuite du résultat. Autrefois, les membres de la classe dirigeante avaient une certaine culture. Et par exemple ils lisaient. Parfois même ils étaient capables de produire des textes. Je ne dis pas que la culture, en elle-même, protège de la corruption. Sûrement non. En revanche, elle fournit un certain nombre de repères. Tu sais à peu près ce que tu fais, où tu mets les pieds, etc. Eux, manifestement, non: "Attendez, vous parlez de quoi?" Sauf que, cette fois, ils sont allés trop loin, dit l'Etudiante. La Ministre elle-même n'a rien pu faire pour eux. En plus, ils sont particulièrement bêtes, dit l'Ethnologue.

1/23/2012

Compare

On peut poser le problème autrement encore, dit l'Ethnologue. Je m'inspire ici d'une remarque de Georges Corm (Le nouveau gouvernement du monde, La Découverte, 2010, p. 283). Compare ce qu'ils gagnent avec ce que gagnent les gens exécutant, comme le dit cet auteur, "les tâches les plus essentielles à la survie des sociétés (ainsi le personnel infirmier, le personnel enseignant, les médecins généralistes ou les services d'aide à domicile, ou même, dans un autre registre, le balayage des rues, les travaux manuels et pénibles du bâtiment, les travaux de saisie informatique, etc.)". Compare, et ensuite dis-moi ce que tu penses d'un régime qui tolère de tels écarts, et non seulement les tolère mais les laisse se creuser toujours davantage, comme c'est aujourd'hui le cas. D'un tel régime et de son échelle de valeurs. A ton avis?

1/22/2012

Les regarde

Regarde ce qu'ils ont fait, dit l'Auditrice: ils ont retourné la statue de Rousseau. Oui, celle installée au milieu du Rhône, sur l'ancienne île des Barques. Jusqu'ici, Rousseau leur tournait le dos, il regardait vers le lac. Maintenant il regarde vers la ville. Ils ont certainement lu la Lettre à d'Alembert, dit le Double: "Jean-Jacques, aime ton pays"*. Aime ton pays, peut-être, dit l'Etudiante. Mais surtout respecte les autorités. C'est ça, d'abord, qui les intéresse. Tiens, ça me donne une idée, dit l'Auditrice. Et si la statue se mettait à parler? Comme tu le sais, il y a des précédents: chez Mozart, par exemple, la statue du commandeur. Ce que Rousseau dirait s'il vivait aujourd'hui, tout le monde le sait, dit l'Etudiante. En particulier les dirigeants. Tout le monde le sait, mais ce serait peut-être mieux encore s'il le disait, dit l'Auditrice. La statue ne parle peut-être pas, mais elle les regarde, dit l'Ethnologue. A ton avis, supporteront-ils longtemps son regard? Ou je me trompe fort, ou avant longtemps ils retourneront à nouveau la statue.

*Rousseau rapporte une phrase que lui aurait dite son père (Oeuvres complètes, Pléiade, t. V, p. 124).




1/20/2012

Rousseau

Le Journal consacre une page entière aux prochaines commémorations du tricentenaire de la naissance de Rousseau, dit l'Auditrice. Au programme, entre autres, un "banquet républicain". La question que je me pose, c'est comment ils vont faire: comment s'y prendront-ils pour organiser un banquet républicain? Il faudrait pour cela qu'il y ait des républicains. Eux-mêmes, par exemple, aurais-tu idée de les qualifier de républicains? Avec le genre de vie qu'ils mènent? Les salaires qu'ils s'octroient? L'amour réellement hors du commun qu'ils portent à leurs propres concitoyens? A la chose publique? Justement, dit l'Etudiante. S'ils mettent ça sur pied, c'est pour qu'on se l'imagine: qu'on croie que ce sont d'authentiques républicains. Ils y tiennent beaucoup. J'ai bien compris, dit l'Auditrice. Mais est-ce que les gens vont marcher? En Corée du Nord, dit l'Etudiante, les gens pleurent quand on leur dit de pleurer. De grosses larmes, même, leur coulent le long des joues.

1/15/2012

En attente

Les dirigeants, bien évidemment, n'ont aucune envie de mettre fin à la crise, dit le Cuisinier. Elle leur est d'un bien trop grand profit. En même temps, ils sont conscients des risques qu'elle leur fait courir. C'est-à-dire, dit le Collégien? L'un des faits marquants de la dernière décennie est sans conteste la montée en puissance de la police, dit le Cuisinier. Les Etats-Unis mènent la marche, mais l'Europe ne se défend pas trop mal en ce domaine. En France, par exemple, on ne compte pas moins de 80 bases de données au sein de la police (Le Monde, 23 décembre 2011): c'est beaucoup, 80. Dont, soit dit en passant, près de la moitié (45 %) sont en attente encore de légalisation (car, tiens-toi bien, on les crée d'abord, ensuite seulement on les légalise). Moi, ça ne me dérange pas, dit la Poire. Je n'ai rien à me reprocher. Il faut élargir encore le problème, dit l'Ethnologue. Au-delà de la crise, tu as le fait que les dirigeants sont aujourd'hui confrontés à des situations qu'ils ne maîtrisent plus, alors même qu'ils en sont les premiers responsables. L'exemple de Fukushima est à cet égard emblématique. On pourrait aussi citer le déréglement climatique, les épidémies, les scandales sanitaires, l'... en ..., etc. C'est le syndrome de l'apprenti-sorcier. Quel rapport avec la police, dit le Collégien? Au moins, pendant ce temps, les gens se tiennent tranquilles, dit l'Ethnologue.