10/18/2016

Survie

D'ordinaire, le médecin écoute, et c'est le patient qui se confie, dit le Cuisinier. Sauf que cette fois cela a été l'inverse. Il est dans la cinquantaine, regrette d'avoir autrefois choisi la médecine comme métier. Il aurait mieux fait d'en choisir un autre. Ses conditions de travail n'ont cessé de se dégrader depuis une quinzaine d'années. Tout est désormais minuté, chronométré. Le métier s'est complètement robotisé. J'essaye de relativiser. C'est pareil ailleurs, lui dis-je. Aucun secteur n'échappe aujourd'hui à la robotisation. Voyez l'enseignement, les professions juridiques, etc.  Il m'écoute, mais ça n'a pas l'air de beaucoup le soulager. Il se plaint aussi de la dictature des caisses d'assurance. Elles se sont appropriées tous les pouvoirs:  rationnement des soins oblige. On a intérêt aujourd'hui à ne pas tomber malade. Puis il se lâche. Le directeur régional de la santé publique, membre en vue de la suprasociété, gagne 300'000 euros par an, alors que lui-même, médecin, 15 ans de formation, sur la brèche du matin au soir, parfois même le week-end, ne gagne que 5'000 euros par mois. Je feins l'étonnement: 300'000 euros, dites-vous? Est-ce seulement possible? Il décrit ensuite ses patients. Stress, souffrance au travail, je n'arrive plus à suivre, docteur. Il parle de décomposition sociale, d'économie de survie. Allais-je lui dire que tout cela est voulu? Et ainsi de suite. Je remarque que quand les gens commencent à parler, ils ont peine à s'arrêter.